La jeune garde

Dans la nuit noire brillent les mousquetons

Les CRS nous barrent le chemin mais dans nos rangs y a pas d’hésitation,

les CRS ça s’enfonce très bien …

C’était en 1973. A la LCR depuis deux ans je m’étais porté volontaire au Service d’Ordre – le SO de l’organisation . Pas d’évènement historique à Lyon : encadrement des manifs, quelques coups d’éclats comme cette banderole déployée du haut du consulat des états-unis en soutien à la résistance vietnamienne. Et puis les WE d’entraînement à la campagne – Chants militants, politique et arts martiaux.

Le 21 juin 1973 c’est à Paris que ça se passait. Avec ce meeting d’Ordre Nouveau à la Mutualité. Ordre Nouveau, ce groupuscule d’extrême droite qui semait la terreur dans le quartier latin, occupé à traquer toute trace d’un Mai 68 encore bien vivant. La LCR, avec la Gauche Prolétarienne (maoïste) avait annoncé qu ‘elle interdirait la tenue du meeting;;;et y avait mis les moyens.

Devant la manif un millier de militants expérimentés, casqués et manche de pioches. Les autorités avaient choisi de protéger, coûte que coûte les activistes d’Ordre Nouveau jusqu’à les mettre à l’abri en les raccompagnant dans leur local. L’affrontement eut lieu donc avec les forces de l’ordre, très surprises de la puissance de notre SO. 76 policiers blessés, des véhicules de CRS piégés, mis en feu. Un tsunami Une partie des médias estime que la violence aurait démasqué des « fascistes de gauche » et réclame la dissolution tant de la Ligue Communiste que d’Ordre Nouveau.

Après ces incidents, le ministre de l’Intérieur,Raymond Marcellin, décide de procéder à la dissolution de la Ligue communiste et d’Ordre nouveau le 23 juin 1973, Des dirigeants sont arrêtés

Du coté militant , nous étions préparés : les planques , les circuits d‘information, les rendez-vous clandestins. Côté politique , un large soutien de la gauche. Et puis la Ligue Communiste reprendra finalement le chemin de la politique au grand jour. Personnellement, échaudé par ces aventures je suis resté à distance des Services d’Ordre.

Mais cet épisode n’est pas resté sans suite à l’intérieur de l’organisation . De vives critiques s’élèvent sur la prise d’une décision jugée aventureuse, qui s’opposerait au patient travail d’implantation dans les entreprises, dans les syndicats.

La place de la violence, et , plus loin , la lutte armée est en débat dans l’ensemble de l’extrême gauche européenne ; avec la Rote Armée Fraktion allemande, les Brigades Rouges italiennes, En Italie des organisations comme Lotta Continua ou Avanguardia Operaia, s’interrogent.

En France les autres organisations Trotskistes se sont démarquées , notamment l’OCI/AJS à laquelle adhère à l’époque Jean-Luc Mélenchon, considérant que ces agitations « gauchistes » détournent la classe ouvrière de ses objectifs révolutionnaires.

Devant la question de la violence, la Gauche Prolétarienne décide de se saborder.

C’est dire que ce débat sur la violence habite depuis longtemps la gauche de la gauche.


La position de la France Insoumise et de JL. Mélenchon en est d’autant plus étonnante.

Tous les partis politiques, les organisation syndicales ont le souci de protéger leurs manifestations, leur meetings, leurs locaux contre les intrusions, les menaces, les attaques des opposants. Ils organisent des équipes spécialisées chargées du Service d’ordre. Se pose alors la question de l’autonomie de ces organes, de leur contrôle par la direction politique.

S’agissant de LFI , il est apparu que le mouvement s’était rapproché d’une organisation indépendante La Jeune Garde, adoubé publiquement par Mélenchon, jusqu’à désigner candidat LFI un de leur fondateur. Une espèce de sous-traitance de leur sécurité et de la « lutte antifa ».

La suite a montré que la Jeune Garde a entraîné l’ensemble de l’organisation sur un chemin – l’affrontement direct et meurtrier contre les identitaires-qu’elle n’avait pas choisi.

Cela illustre à mon sens l’ambiguïté de ce mouvement qui cherche à la fois une consécration par les urnes ( et pas la moindre : la présidentielle) et une dynamique insurrectionnelle où la violence tient une part importante.

Pour quel résultat au final ? A t’on fait reculer le danger du fascisme ? L ‘extrême droite sort renforcée avec le soutien affiché de la droite. Et LFI a perdu quelques espoirs de séduire les électeurs modérés indispensables en vue de la présidentielle.

Et un boulevard qui s’ouvre désormais pour Marine Le Pen et/ou Jordan Bardella !

  • Philippe était à Paris ce 21 juin , il nous livre son témoignage :
 ce n’est pas seulement le Service d'Ordre parisien qui était à cette manif du 21 juin 1973, mais TOUTE la Ligue parisienne, certes encadrée par son SO (lequel SO ne comptait pas plus de 200 membres au maximum, alors que la manif était au moins 5 à 6 fois plus nombreuse).

- la règle était que chaque cellule délègue un membre pour faire partie du SO, les cellules avaient de 5 à 8 membres en général, et la Ligue parisienne (banlieue comprise) avait un peu plus de 1.000 membres en tout.

- pour l’anecdote, j’y étais, ainsi que pratiquement toute ma cellule et ma section des arrondissements centraux, ainsi que des sympathisants lycéens embarqués dans l’aventure. Nous n’étions ni préparés, ni entraînés, ni expérimentés… en 1973 bien que déjà parmi les "dirigeants lycéens", j’avais 17 ans.

- ma cellule avait refusé de déléguer un membre au SO, ça m’avait été proposé et j’avais refusé, entre autres par manque d’enthousiasme pour l'esprit militariste comme pour les week end en forêt de Fontainebleau.

- tu aurais pu citer parmi les chants de l’époque, du SO comme de toutes les manifs de la Ligue: « La Jeune Garde » (Prenez garde, vous les sabreurs, les bourgeois, les gavés, prenez garde à la Jeune Garde). Il y avait aussi le chant du SO qui se prenait pour « le premier détachement du premier bataillon de la future armée ouvrière ». Heureusement le ridicule, lui, ne tue pas. Chantant faux, je me suis aussi évité celui-là 🙂.

- je me suis toujours opposé à ce type d’aventure crypto guevariste (inspiré par l'exaltation romantique de la guérilla urbaine par certains dirigeants de la Ligue désormais décédés), mais ça ne m’a pas pour autant épargné de déménager en toute hâte et de partager les quelques mois de semi-clandestinité de la Ligue dissoute. Mon plus grand moment pendant cette période, ce fut le meeting unitaire de la gauche contre la dissolution de la Ligue, au Cirque d’Hiver, avec le discours de Jacques Duclos (stalinien historique) délégué par le PCF pour défendre les trotskistes… et dans la salle pratiquement et seulement toute la Ligue parisienne scandant « la parole à la Ligue » (qui ne l’a pas eue).

- si la Gauche Prolétarienne s’est sabordée, ce n’est pas à cause de ce genre d’actions (elle y a eu sa part, et aussi sa victime: Pierre Overnay), mais à cause de la tentation d’une forme d’actions tendant vers le terrorisme groupusculaire. Action Directe est issue de sa mouvance, et le refus de cette dérive a été une des causes de son sabordage.

- Les actions anti-fascistes, quand elles sont d’auto-défense sont souvent indispensables. Quand elles sont plus offensives, comme ce 21 juin 1973, elles sont d’une efficacité discutable pour combattre l’extrême droite, surtout quand elles relèvent de groupes ultra-minoritaires, mais… qu’est-ce qui est efficace ?

Je veux dire que si l’extrême-droite a, comme tu l’écris, devant elle un boulevard pour accéder au pouvoir, il me semble trop facile d’en attribuer la responsabilité aux antifas… ou à Mélenchon.

Est-ce que cette responsabilité n’est pas largement partagée par toutes les forces, de rupture ou réformistes, de gauche, du centre et de la droite modérée (à une époque certains macronistes), syndicale, etc. qui ont prétendu la combattre ou faire rempart ?
Et ça c’est plus compliqué à résoudre… car on n’a pas trouvé la parade. Hélas.

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