L’Italie sur les traces de Napoléon – Nos Pâques véronaises.

À la Une

Partir quinze jours en camping-car, même avec un itinéraire longuement discuté et des amis italianisants, offre toujours des surprises et des découvertes. L’imprévu étant un des attraits de l’aventure, nous en avons pleinement profité.

 

Vercelli : Première étape après le franchissement des Alpes par le tunnel de Fréjus. Le hasard nous amène à rechercher un coin tranquille au bord de la rivière Sesia et dès la sortie d’autoroute, c’est la découverte des rizières et de hameaux agricoles aux fermes autrefois prospères largement abandonnées pour certaines.OLYMPUS DIGITAL CAMERA

De l’eau, beaucoup d’eau, des canaux, des pompes, des outils agricoles inhabituels et des Ibis noirs qui se régalent dans les rizières, la ville d’Arborio, nous sommes au coeur du berceau du riz spécial rizotto. Vercelli fut autrefois le chef-lieu d’un département français sous le nom de Verceil; c’est notre première rencontre avec la campagne d’Italie de Napoléon.

 

Le lac de garde Sirmione : Une halte pour remplir le réservoir, une aire surchargée et le retour difficile sur l’autoroute A4 coupée par un accident nous font sortir près du lac de garde.OLYMPUS DIGITAL CAMERA Nous découvrons Sirmione, une halte au bord du lac très occupée par des camping-cars allemands et l’étrange péninsule qui s’avance sur le lac. Villa romaine, château médiéval, hôtels luxueux (ci-dessous la villa Cortine à l’entrée monumentale) , bien d’autres avant nous ont découvert les agréments de Sirmione : Maria Callas qui y a habité et Michel Déon qui en a fait le décor de plusieurs romans. Le tourisme de masse dont nous faisons partie a remplacé les fortunes de ce monde, la piste cyclable est reine.OLYMPUS DIGITAL CAMERA

 Vérone : Une panne d’alternateur nous retient à Sirmione. Notre assurance nous loge à Vérone le temps de la réparation pendant que nous abandonnons nos amis au bord du lac. Transport et hôtel acceptant les chiens rapidement trouvés par un service très efficace, nous logeons au coeur de Vérone à pied d’oeuvre pour une découverte de la ville et de ses jardins délicieux construits sur les anciennes fortifications autrichiennes.

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 Monte baldo : Lumini, San Zeno, Spiazzi, Ferrara

Nos amis aiment marcher et c’est la découverte de la rive orientale du lac de garde, les flancs du Monte Baldo, la vallée intérieure de la Novezza. Des falaises calcaires et dolomitiques abruptes, une flore abondante, des malga (bergeries) et des vues d’abord douces sur le lac de garde puis vertigineuses sur la vallée de l’Adige. Sur les crêtes orientales, des restes des tranchées de la première guerre mondiale, de ce qui fut l’extrémité la plus occidentale du front italien contre les autrichiens, creusées dans la roche au marteau piqueur. Après une heure de montée dans les sapins nous retrouvons nos amis déjà arrivés au sommet. La borne matérialise la frontière de la république de Venise et de la Lombardie.IMG-20190421-WA0000

 Rivoli Veronese : Je veux voir la vallée de l’Adige; c’est à Rivoli Veronese que nous la retrouvons. Le plateau domine la vallée et il nous faut une longue promenade pour manger au bord du fleuve entre les falaises qui servent de spot d’escalade.

C’est là que nous retrouvons Napoléon, vainqueur de la bataille décisive de Rivoli contre les autrichiens, qui conduira au traité de Campo Formio. Quelques recherches historiques après : l’impressionnant fort autrichien – le WohlGemut- qui domine la vallée, le petit musé Bonaparte de Rivoli et la locanda Napoléon (140 € la nuit) nous permettent de comprendre mieux les sentiments partagés des italiens envers Napoléon.OLYMPUS DIGITAL CAMERA

Campo Formio mit fin à 800 ans d’indépendance de la République de Venise, Napoléon pilla Venise et l’obligea à des réformes considérables de son système de gouvernance avant de la donner aux autrichiens. On peut y voir une revanche contre les Pâques véronaises, épisode de massacre des forces françaises pendant le siège de Mantoue largement organisé par les vénitiens.

En revanche, ce Napoléon encore porteur des idéaux de la révolution initia la transformation de l’Italie  et fut bien accueilli par les populations les plus privées de droits (les juifs de Venise). Cet épisode napoléonien fut le coup d’envoi d’un mouvement qui aboutit à l’unification et à l’indépendance de l’Italie  – le risorgimento-

Le temps des poires

Dans notre périphérie de la métropole lyonnaise, plus beaucoup d’agriculture: elle se réduit souvent à des pâtures à destination des chevaux ou des bovins à l’embouche. Mais il reste une activité encore vivace : l’arboriculture fruitière, et particulièrement la culture de la poire. Chasselay, la commune voisine se revendique Capitale de la Poire et  célèbre ce fruit de caractère tous les 3èmes dimanche d’octobre.Tout le monde connaît la Williams, la Guyot, l’Abate qu’on trouve facilement dans les grandes surfaces ou les commerces spécialisés. Ce sont des poires d’été qu’on consomme rapidement. Moins connues sont les poires d’hiver, récoltées plus tard et à conserver quelques semaines avant consommation. C’est tout un monde de saveurs, de textures qu’on découvre, chez quelques producteurs experts- on citera autour de nous Michel Pinet à Lissieu et Franck Décrenisse à Chasselay. Danièle a tenté de faire l’inventaire – et le portrait photographique – de ces merveilles conservées au fil des générations, et décrites dans des documents fort anciens.  Vers 1700, La Quintinie, jardinier du Roy recensait 500 variétés de poires qu’il classait en bonnes, médiocres et mauvaises.50 ans plus tard Charles Baltet, horticulteur à Troyes décrit 100 poires. Ce sont ses descriptions que nous avons retenues… avant d’y apporter notre propre appréciation (♥), après les avoir goutées. Nous allons les passer en revue :

Alexandrine Douillard

Fruit assez gros, pyramidal, élargi vers l’oeil, côtelé; vert d’eau passant au jaune coing, parfois éclairé de rose lilacé, chair demi-fine,ni fondante, ni cassante, douce et sucrée.♥♥ Alexandrine ou Alexandrine Douillard du nom de l’épouse de l’inventeur, rouge et jaune, plutôt petite, elle a une peau si fine qu’elle marque facilement , comme celle de sa marraine sans doute, mais elle est toute douceur et finesse.

Duchesse Bérerd

Grosse poire un peu bosselée à épiderme bronze, obtenue vers 1890, chair fine sucrée, juteuse, parfumée, serait peu sensible à la tavelure, maturité fin octobre-début décembre.♥ Duchesse Bérerd à peau grumeleuse et rousse, la chair est pierreuse et grenue mais délicatement acidulée; sa forme n’est pas très belle, elle ressemblerait à une pomme de terre sans la queue.

Doyenné du Comice

Fruit assez gros, parfois vraiment gros, déprimé, côtelé; vert pâle devenant blond éclairé de carmin léger, avec mouchetures fauves; chair fine fondante, juteuse, enrichie d’une saveur délicate, exquise.  ♥♥♥ Poire d’hiver, plutôt ronde, verte à forte queue, fondante et sucrée, très juteuse , un délice ; mais elle déja plus qu’à maturité fin janvier, il faut la manger vite. C’est, à mon goût une des meilleures poires.

Pakam’s Triumph

Fruit bosselé jaune à maturité, chair fine, fondante, acidulée, juteuse, de bonne qualité gustative. ♥♥ La première  à gauche dans cette coupe; on ne voit qu’elle au milieu des autres. Solide, brillante, jaune et résistante, très jolie forme piroïde sans un cou trop allongé. Séduisante, elle a du caractère mais personnellement j’ai un peu de mal avec sa chair ferme et astringeante. Cuite peut-être ? Mais quelle belle poire dans la corbeille à fruits et pour longtemps ! Elle se conserve bien.

Epine du Mas (ou Duc de Bordeaux)

Fruit de taille moyenne, jaune vert légèrement rosé coté soleil , fondante,bien juteuses, parfum agréable, productif, maturité novembre-mi décembre

♥♥♥ Une jolie petite poire que l’on dirait presque sauvage et qu’on aimerait bien trouver dans la forêt si l’on redevenait chasseur-cueilleur, car elle est douce, sucrée et parfumée.

La Bergamote Esperen

Fruit moyen, rond et plat comme un oignon; peau épaisse, vert jaune truité (tacheté) gris sépia; chair ferme, teintée, très fine, fondante, aromatisée, excellente.  ♥♥♥♥ Délicieuse poire juteuse, fondante, sucrée et parfumée sous de dehors peu engageants (peau verte, granuleuse, épaisse). Elle est très rare, ne la manquez pas si vous  la trouvez !

Madame Ballet

Fruit gros, ovoïde ou turbiné, ventru,renflé au milieu, un peu bosselé en son pourtour. Pédicelle moyen, droit ou arqué, renflé au point d’attache. Chair blanche, jaunâtre, fine, juteuse, sucrée, parfumée. Qualité : très bonne.

♥♥♥♥ Petite poire plutôt verte, avec un peu de rouge. Fine, tendre, juteuse et sucrée. Ressemble assez par le goût à la Bergamote et comme elle, c’est un délice !

Passe-Crassane

Fruit assez gros, rond et presque plat; vert bronzé roux; chair assez fine, fondante, juteuse, sucrée, relevée d’un goût acidulé, excellente La maturité s’annonce par un changement de nuance, attendre pour la dégustation la parfaite souplesse de la chair.

♥♥ En France il est désormais interdit de multiplier et de planter la Passe-Crassane, trop sensible au feu bactérien qui peut dévaster un verger. N’est bonne que très mûre, mais elle est alors excellente.

La Doyenné d’hiver

Fruit gros, ovale, renflé au centre, tronqué aux deux bouts; vert uni souvent jaune herbacé, fouettée rougeâtre; Chair assez fine et fondante, avec une eau relevée d’un aigrelet agréable. Le fruit jaunit en murissant. 

♥♥ Entre la Passe-Crassane et la Doyenné du Comice pour la forme, la couleur et le goût.

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Les poires aiment être associées à des goûts plus forts. Le roquefort et la poire, le chocolat et la poire, il faut essayer ces mariages qui ne vous décevront pas. Et pourquoi pas avec un poisson fort en goût, ou en compote avec du gingembre.

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Notre ami photographe Michelangelo a bien voulu troquer ses modèles en chair et en os pour les belles formes de ces fruits de caractère. Avec les procédés numériques modernes ( Canon EOS 5D Mark III  f:5 1/80s Iso 100):Mais aussi avec des procédés anciens, ceux des pionniers de la photographie. Ici avec le procédé du Collodion humide, dont il est un des rares spécialistes.  La pose est de 40 secondes après avoir préparé en direct la surface sensible, le cliché est pris en studio avec un puissant éclairage fluo. L’image est révélée sur la surface du verre, le verso est ensuite teinté en noir pour faire apparaître l’image en positif.

En photographie, la modernité nous apporte bien des facilités, mais en matière de poires, elle risque de nous priver de saveurs subtiles et précieuses.

La poire est vraiment photogénique. Admirez-la avant de la déguster

*Cet article est tiré d’un mini-livre photo que Danièle a publié chez Matisseo. on peut le consulter et se le procurer ICI.

Un été chaud : entre Alpes et Apennins

En tant que retraités, sans obligation dans le calendrier, nous évitons les déplacements pendant le sommet de l’été, les journées chaudes et la grosse fréquentation touristique.  Cet été 2018, à un moment où la canicule a connu son meilleur millésime, nous avons fait le contraire.

34° à Die:

Danièle ne voulait pas rater le stage d’AÏkido du 21 au 25 juillet organisé à Die par la sympathique équipe du Club de Die. Nous logeons au Camping le Riou Merle, les arbres nous protègent du soleil. Le matin sur le tatami pour Danièle, ou en promenade avec le chien pour moi, l’après-midi sieste et lecture à l’ombre. Et le soir nous retrouve sur les petits chemins, le long du canal d’irrigation dominé par cette belle demeure ancienne aperçue derrière ses hauts murs. Au fil des jours le thermomètre monte. La canicule s’installe sur la France mais aussi sur l’Italie qui est notre destination suivante.

Heureusement notre trajet passe nécessairement par les cols des Alpes . Ce sera  Montgenèvre (1860m) au-dessus de Briançon. La soirée est fraîche, mais les promenades butent rapidement sur le golf qui mange l’essentiel de l’espace du col. Nous ne nous attardons pas.

35° sur la plaine du Pô :

Nous savons que la traversée de cette grande vallée centrale de l’Italie du Nord dans notre camping-car non climatisé sera une épreuve. Aux alentours de midi, nous sommes dans les environs de Piacenza. En cherchant sur la carte une halte pour se rafraichir, Danièle choisit le petit village d’Arena Po qui suggère un bord de fleuve accessible. Une pancarte annonçant un restaurant attire notre attention : « Il Avamposto sul Grande Fiume » ! Nous imaginons déjà un repas sur une  terrasse au-dessus de l’eau. Nous manquons de nous perdre à plusieurs reprises, et nous voilà finalement arrivés dans ce petit paradis.

Hélas ! Le restaurant est fermé jusqu’au premier août. Mais nous découvrons un peu plus loin tout un hameau basé sur la même structure : de vastes barges échouées sur la rive, aménagées en habitation légère, autant de petits Sam’suffit bricolés par les voisins astucieux des villages alentours.

Nous sommes en zone inondable, les crues du Pô sont redoutables. A cette occasion, ces maisons retrouvent leur vocation première. Elles se soulèvent avec le flot, bien amarrées grâce à des systèmes ingénieux de câbles, de bras et de passerelles mobiles.

19° dans la forêt de Casentino.

En descendant vers le Sud, après Bologne, Ravenne, on rencontre forcément la dorsale des Apennins (en empruntant la route SS3bis, dans un état lamentable, à déconseiller). Les hauteurs de la Toscane sont maintenant à notre portée.

Le camping de Badia Prataglia est à 1000m d’altitude dans la forêt créée, voici quelques siècle par les moines de l’abbaye voisine de Camaldoli. On y trouve de magnifique hêtres mais aussi des sapins blancs (abies alba) , qui doivent leur nom à la blancheur curieuse de leurs fructifications. C’est l’arbre européen le plus haut,  des troncs élevés (jusqu’à 80m) d’une rectitude verticale parfaite.  Il vit jusqu’à 500 ans et le diamètre de son tronc peut atteindre 2 mètres.

Juste au-dessus du camping on emprunte le sentier botanique qui nous donne tous les points de vue et les explications sur la réalité de cette forêt magnifique.

Cette étape nous fait un bien fou : deux jours de flânerie et de randonnées à l’ombre de ces géants.

Mais c’est plus loin et plus bas, en Ombrie , que nous sommes attendus.

28° dans l’eau du lac de Trasimène:

Ce grand lac situé dans une vaste cuvette au centre de l’Italie, est d’une faible profondeur : il faut parcourir quelques centaines de mètres pour dépasser le niveau de la taille. Cela explique la vitesse à laquelle l’eau se met à chauffer en période de canicule. Trop chaud pour se rafraîchir, mais les 28° sont un délice quand il fait 36° à l’extérieur. Je passe une bonne partie de l’après-midi à traînasser, les pieds sur le fond boueux, à bonne distance du rivage.

Le soir arrive, il faut reprendre la route. Nos amis sont à quelques km plus au Sud.

36° au col de San Paolo

« I casalli di Colle de San Paolo » , c’est l’adresse que nous avons rentrée dans le GPS. Nous voilà partis dans les collines plantées de vigne et d’oliviers, sur des chemins gravillonnés qui nous éloignent du bitume. Nous ne savons pas vraiment où nous nous dirigeons. Heureusement une voiture nous croise.

 » vous êtes bien Norbert ? me demande le conducteur dans un français impeccable, suivez-moi! Je suis Sandro. »

Nous voici chez Paola et Sandro. J’avais fait la connaissance de Paola en vacance à Stromboli en 1975… En préparant mon autobiographie, je l’avais retrouvé sur Internet quelques mois auparavant et c’était là nos retrouvailles IRL, 43 ans après.

Paola est mariée depuis 40 ans avec Sandro, tous deux professeurs à l’Université de Naples, puis de Rome. Leur maison de campagne est belle, grande, les plafonds sont hauts avec de grandes fenêtres. Sandro nous raconte l’histoire du lieu. A l’origine un rêve de son père: trouver un domaine, dans la nature, où chacun des enfants – ils étaient cinq garçons – pourrait avoir sa maison. Cette quête avait bercé leurs étés, parcourant en tout sens les campagnes italiennes, jusqu’au décès du père, emporté avant de toucher au but. Mais, trois mois après, le rêve prends corps, suite à la proposition d’un intermédiaire. Les fils n’hésitent pas longtemps pour donner suite au projet paternel. Depuis quelques décennies, ce havre de paix, perdu au milieu des oliviers, réunit les familles dispersées du grand père fondateur. Les bâtisses sont restaurées, modernisées et proposées à la location .

Le domaine avait à l’origine une vocation agricole. L’exploitation des oliviers y est encore vivace. Paola nous conduit sur cette allée encadrée d’oliviers qui nous amène vers Poderaccio, une des maisons du domaine.Pari réussi pour cette rencontre improbable à quarante ans de distance. Nous nous sommes trouvés, tous les quatre, beaucoup de centres d’intérêt en commun.

Mais il nous faut reprendre la route . Nous passerons cette fois-ci autour de Florence par l’A1, cette autoroute spectaculaire qui franchit les sommets escarpés des Apennins toscans, en faisant une pause nocturne à Pian de Voglio. Nous sommes pressés de retrouver les grands cols des alpes.

14° le matin au Col du Mont Cenis

Le Mont Cenis c’est le paradis des Camping-cars. De vastes étendues ouvertes à la circulation, des points de vue dégagés, la communauté des « Campers » – comme on dit en Italie- y est à son aise. Et le mot canicule y est inconnu. Danièle enfile son pull le matin quand s’affiche un petit 14°, bien frisquet à son goût.

Alors nous restons finalement trois jours. Nous avons le choix:

-La randonnée– ou l’observation de la vie animale. Danièle peut passer des heures à traquer dans son objectif les courses des marmottes ou les mouvements de troupeaux de moutons: Mais il nous faut rentrer pour nous occuper du petit fils entre deux séquences de vacances.

38° à la maison

Piscine avec le petit-fils et lecture dans l’unique pièce climatisée de la maison. La fin annoncée de la canicule se fait attendre.

Comment organiserons-nous les vacances d’été avec le changement climatique qui nous promet encore plus de canicules, encore plus fortes ? Ce n’est cependant qu’une question secondaire par rapport aux menaces qui guettent une bonne partie de l’humanité.

Port Saint-Louis : une décroissance heureuse ?

J’ai accompagné Danièle pour un stage de photo * organisé par les rencontres d’Arles. Le « terrain » se situait à Port Saint-Louis, au sud d’Arles, entre l’embouchure du Rhône  et le Port de Marseille-Fos. Bien qu’à peine centenaire (fondée en 1904) , cette commune a connu un parcours inégal avec un grand succès commercial et industriel jusqu’à la deuxième guerre mondiale. Dès les années 1960, la perte de l’empire colonial français en Afrique et en Indochine, la chute du trafic fluvial sur le Rhône, la construction de pipe-line  comme alternative au transport du pétrole sur l’eau vers le Nord, l’essor du transport en conteneurs et la création du Port de Fos ont ruiné l’activité industrielle de Port Saint-Louis, laissant la place à des activités nouvelles relevant du tourisme, notamment la navigation de plaisance. Mais les port-saint-louisiens ont de la ressource, ils ont su s’adapter à la nouvelle situation. Et la vie y est douce entre Rhône et Canal. Danièle  a confié au Clairon son carnet de photographe.

C’est au bassin de la Gloria qu’il faut aller pour voir les porte-containers ; juste à côté du port de Fos, là où ils ont directement accès à la mer.Au port de Port-Saint-Louis-du-Rhône, il ne reste que des bateaux de plaisance et quelques barges qui empruntent le canal et l’écluse pour accéder au grand Rhône.  C’est maintenant un port sans grues, sans silos, sans filets, même les bateaux de pêche et ceux des conchyliculteurs de l’anse Carteau ont été installés ailleurs avec la sardinerie. Les hangars ont laissé la place à des résidences lumineuses pour estivants ; il en reste quatre, classés à l’inventaire du patrimoine, abandonnés, en attente sans doute d’un investisseur culturel. Le changement de gabarit et l’abandon du projet de liaison Rhin-Rhône ont rendu obsolètes les installations centenaires.

La forêt de mats des ports secs gagne du terrain sur les anciennes zones industrielles. Déjà trois ports à sec et bientôt quatre, pour satisfaire tous les propriétaires de voiliers en mal d’anneaux. Et puis les pêcheurs et leur plus modeste taillis de cannes ; cinq, six ou plus chacun, avec des alarmes électriques pour ne pas rater la touche de la daurade qu’on appâte au ver, au crabe ou à la moule. Sans oublier les camping-car qui ont leur parc de cent places au bord du canal. 

Le long du canal des pontons rouillent, des voies ferrées ne mènent plus nulle part, des cathédrales de béton et des carcasses métalliques attendent la déconstruction et la décontamination dans les terrains vagues laissés aux herbes folles.

Enseignes effacées d’entreprises disparues qui parlent d’un passé colonial enfui : compagnie franco-indochinoise des riz, société française des bois africains, commerce des produits d’Afrique.

Périmètres sécurisés et citernes abandonnées de la Frahuile, de la société des essences de l’armée, du port pétrolier de Givors, ont-ils été délocalisés depuis l’incendie d’ ESSO en 1967 ?

J’ai parcouru la ville, ses résidences collectives aux architectures datées, ses faubourgs modestes et bas, ses lotissements nouveaux aux maisons individuelles alignées. « La carte et le territoire » de Houellebecq me venait constamment à l’esprit et me rendait mélancolique. La désindustrialisation condamnerait les territoires à devenir des enclaves touristiques, doucement moribondes la plus grande partie de l’année (un bateau de plaisance ne sort pas en moyenne plus d’une semaine par an), des décors pour artistes en mal d’inspiration.

C’est alors que j’ai rencontré Mandi, vingt-deux ans, qui porte le prénom de la dernière reine d’Arles. Mandi est fille de docker et a toujours vécu à Port-Saint-Louis-du-Rhône, elle y a fait toutes ses études de la maternelle au baccalauréat avant de faire un BTS de tourisme à  Arles. Mandi n’a jamais connu les entreprises du canal en activité et doute même que son père les ait connues, mais elle a joué dans leurs friches et s’est baignée dans le canal. « C’était interdit mais on le faisait quand même et les barrières mal fermées ne nous arrêtaient pas. C’est beau, il faut monter sur le toit de la SOFBA, c’est solide. Avant il y avait un tag beaucoup plus beau : c’était un requin avec plein de petits poissons. J’ai un CDD jusqu’à la fin de l’année à l’office du tourisme; je ne m’inquiète pas, il y a des choses bien plus graves. »

J’ai rencontré Matteo, vingt-cinq ans, gardien du gymnase. Son vieux gymnase va être détruit et ça le rassure car il était inquiet pour les enfants. Les pilotis de la passerelle étaient dangereux et les boiseries de la charpente laissaient passer l’eau. Bientôt ils seront dans la plaine des sports.

J’ai rencontré Michel, propriétaire des galeries Lafayette. C’ est son père qui a acheté dans les années 80. Le magasin est centenaire, d’abord implanté rue Lafayette (qui lui a donné son nom), puis au faubourg Hardon et maintenant avenue du port. « Port-Saint-Louis-du-Rhône est devenu une ville dortoir et c’est bien plus dur aujourd’hui que dans les années 80 », au moment où pourtant s’est amorcé le grand déclin de la population.

J’ai rencontré Gérard et Aline, retraités et pêcheurs. Ils ont découvert Port-Saint-Louis-du-Rhône par hasard et l’on pris en affection (Salins-de-Giraud, c’est triste). Lui était à la SNCF à Bourges, sur les voies, à la maintenance. Il a un vélo et sa femme voudrait qu’il en fasse plus. Ils aiment la retraite et la pêche et habitent maintenant dans les résidences nouvelles du port ; ils ont un petit appartement. Ils pêchent comme on le leur a appris, en gardant la moule dans sa coquille, la daurade en est friande.

J’ai rencontré Dominique qui vient pêcher le crabe avec ses fils. Ils sont en cuissardes mais lui va dans l’eau en bermuda. Il suffit de passer le crible dans les herbes pour trouver les crabes mais il faut que l’eau soit assez chaude. « Il n’y en a pas aujourd’hui, on va aller à Martigues. Il y a des moustiques et pourtant ils ont traité cette semaine, deux fois au moins. C’est bien et c’est pas bien ; des oiseaux, il n’y en a plus, on n’entend plus un chant d’oiseaux ».

J’ai rencontré José, historien de la ville, à travers sa biographie du docteur Simon Colonna (De Naploéon III au clocher de la paix, 101 ans de passion). Il écrit désormais l’histoire des dockers de Port-Saint-Louis-du-Rhône.

Port-Saint-Louis-du-Rhône n’est pas Detroit ; je ne suis qu’une modeste apprentie désireuse de faire le portrait de ce qui devait être la ville-champignon de la future Californie française ! J’ai trouvé tant de joie et de confiance dans ses habitants qu’ils m’ont enlevé toute ma tristesse et m’ont fait penser que la décroissance pouvait être heureuse

Port Saint-Louis du Rhône – Danièle Godard-Livet

*Workshop animé par Claudine Doury dans le cadre des rencontres photographiques d’Arles du 16 au 20 Avril 2018 : « Dans les bras du Delta, un roadtrip photographique »

 

 

 

 

 

 

 

 

L’hiver dans le Berry : vignes et truffes

Il n’y a pas que des  grandes cultures dans la campagne berrichonne. Jean, notre ami viticulteur sur l’appellation de Quincy, nous avait concocté un programme de travail dans les vignes, mais aussi de découvertes du terroir. Nous, c’est à dire les sociétaires du Groupement Foncier Viticole (GFV)  détenteurs de parts dans le vignoble qui se réunissent après la Saint Vincent, patron des vignerons, et les autres habitués du domaine.

Travail le matin dans les vignes à « tirer les bois ». C’est l’époque de la taille sur les ceps qui réclame des as du sécateurs qui connaissent bien le développement de la plante et les exigences associées au type de taille : ici le double guyot. Pas à notre niveau , nous tous qui sommes des amateurs et bénévoles. Alors on nous laisse une tâche indispensable mais peu qualifiée: le tirage des bois à savoir : détacher les liens et vrilles qui s’accrochent, trop solidement à notre goût,  à la quadruple rangée de fil de fer, sortir les sarments et les mettre en tas.

La matinée avance et les groupes dans les rangs, arrivent au bout des lignes. C’est l’heure de passer à autre chose. Les sexagénaires -la plupart d’entre nous- se sont pas fâchés de reposer leur dos et de regagner le repas préparé au gîte.

Jean nous a annoncé une visite, un peu mystérieuse, chez des paysans qui produisent des truffes.

Nous arrivons chez les Borello sous un ciel gris, quelques gouttes de pluie, pas de quoi nous arrêter. Stéphanie, qui s’occupe aussi des gites à la Fontenille , nous présente son activité et son chien Alfi,  un Border Collie trouvé à la SPA, qu’elle a dressé patiemment à faire le job : repérer au pied des arbres le précieux champignon

Eh oui ! Il n’y a pas que dans le Périgord que l’on trouve le diamant noir : la très réputée Tuber Melanosporum, on en récolte aussi dans le Berry !

Une fois dans la truffière, des chênes pubescents et des chênes verts d’une quinzaine d’années, Alfi flashe sur le premier arbre. Il tourne autour pour préciser la localisation et Bing ! un coup de patte discret sans tenter de creuser et le voilà qui attend patiemment la trouvaille … et sa récompense : un bout de saucisse.La truffe se trouve entre 5 cm et 20cm de la surface. Il faut la sortir avec délicatesse pour ne pas l’endommager.

Les truffes se plaisent dans ce sol léger, peu profond, installé sur des tables calcaires. Les chênes sont plantés mycorhizés, c’est à dire que les racines sont imprégnées des spores du champignon qui se développe tout autour de l’arbrisseau. Le mycélium colonise ainsi un périmètre où rien ne pousse : on l’appelle « le brulé », signe d’un bon développement du champignon.

A peine sortie de la terre, la truffe exhale son parfum typé, sensible à 2-3 m, et tellement fort lorsqu’on la porte sous le nez. C’est bientôt la fin de la saison (cette année elle a commencé dès fin novembre), c’est une période où on a plus de chances de trouver des truffes très parfumées qu’au tout début de l’hiver.

Le précieux champignon se retrouve dans le panier, encore entouré de sa gangue de terre. Jean est très fier d’exhiber ce panier rempli au bout de deux heures de recherches. De retour au gîte , nos hôtes nettoient les précieuses truffes en les brossant délicatement sous un filet d’eau, mais leur parcours n’est pas encore terminé. Il faudra les trier , les contrôler en les « canifiant », c’est à dire en s’assurant d’un coup de canif qu’il s’agit de la bonne espèce et qu’elle n’a pas été corrompue par quelque parasite.Devant ces merveilles, Max reste bouche bée.

Chacun pourra ensuite repartir avec sa truffe proposée à un bon prix. A déguster comme un produit frais , pas plus d’une semaine au frigo, ou congelée (elle peut se garder plusieurs mois c’est le meilleur moyen de conservation). Nous, nous l’avons introduite 48 h avec les oeufs de nos poules au frais dans une boîte hermétique. A la coque, le parfum se retrouve très intense dans le jeune d’oeuf. Si intense qu’il ne plaît pas à tout le monde, notamment aux enfants. Puis nous l’avons râpée en vue d’un beurre de truffe.

Cet hiver dans le Berry se termine par un bon coup de froid, inhabituel pour une fin-février.

Et pourtant sur le chemin du retour, nous trouvons un signe annonciateur des beaux jours. Les grues cendrées envahissent le ciel, des escadrilles ordonnées en chemin vers les terres du Nord qui font halte dans les champs labourés.

 

 

Agriculture : à Paris et dans le Berry : Quel avenir ?

On ne  parle plus beaucoup de la paysannerie. En France elle représente moins de 3% de la population active avec 450 000 exploitations. C’est désormais moins que le nombre de petites entreprises artisanales (<20 salarés) du bâtiment.  Chaque jour  260 exploitations disparaissent mais chaque mois le nombre des exploitations moyennes et grandes augmente (au-dessus de 61 ha en 2013).

Alors qu’on ne mentionne le Salon Mondial du bâtiment nulle part ailleurs que dans les revues professionnelles, chaque année on parle de l’agriculture au moins pendant deux semaines à cheval entre février et mars avec le salon International de l’Agriculture de Paris, qui attire plus de 600 000 visiteurs.

Quelles sont  les raisons de cet intérêt  persistant ?

-La plupart des français ont un grand-père , un arrière-grand-père (ou plus loin encore) agriculteur dans un pays qui est resté agricole  plus longtemps que ses voisins européens.

-Chaque jour les produits agricoles se rappellent à notre souvenir dans nos assiettes  dont le contenu devient chaque jour un sujet de préoccupation grandissant. L’agriculture industrielle est de plus en  plus mise en cause.

– La place des appellations, des labels, des indications géographiques constitue une exception française sur la planète. «  Un pays qui produit plus de 365 sortes de fromages ne peut pas perdre la guerre ! » disait le Général de de Gaulle. En fait on en recense 1200.

-L’agriculture est concernée au premier chef par l’usage et l’entretien de l’espace rural qui occupe 70% de l’espace national  contre 57% en moyenne européenne. C’est l’avenir de nos paysages, nos champs, nos forêts, nos montagnes, nos chemins, nos étangs qui est en jeu.-L’agriculture française avec  75 milliard d’€ est la première puissance agricole dans l’Union Européenne. Cependant cette domination s’amenuise chaque année notamment au niveau des exportations agricoles.  De premier exportateur, elle est passée en troisième place derrière les Pays-Bas et l’Allemagne. L’Union Européenne est de moins en moins un dispositif de protection et de régulation. Ce qui introduit des notions de concurrence internationale (dans les marchés mondiaux et même à l’intérieur de l’Union Européenne) et des notions de compétitivité.

– Si l’agriculture se porte plutôt bien, beaucoup d’agriculteurs rencontrent des difficultés au niveau du revenu, avec de fortes variations selon les années, selon la météo, selon les productions, selon le type d’exploitation.

La Commission des comptes de l’agriculture nationale a dévoilé ce jeudi 14 décembre ses prévisions pour l’année 2017. Elles indiquent une hausse du revenu agricole de + 22,2 %. Cette augmentation intervient après une année 2016 catastrophique (- 29 % de baisse du revenu) et n’est pas encore suffisante pour rattraper le niveau précédent. Les secteurs gravement touchés par la crise de 2016 reprennent pied : la production de céréales est en hausse mais pas les prix ; en revanche ceux du lait augmentent. Quant à la viticulture, elle connaît une baisse des récoltes. Enfin, le prix des pommes de terre s’effondre.(ex  Terre.netMedia 14 déc. 2017.

Alors tout le monde s’interroge sur l’avenir de l’agriculture  et des agriculteurs.

Dans le Berry

Je reviens d’un séjour dans les grandes cultures du Cher. Ce n’est pourtant pas la Beauce, championne de la grande culture,  mais ça s’en rapproche : 115 ha en moyenne par exploitation (contre 55 au niveau national). On voit encore des bosquets, des haies mais ils deviennent de plus en plus espacés autour de parcelles qui comptent des dizaines, voire des centaines  d’ha.  Les fermes grandissent au fur et à mesure des départs, des abandons des fermes voisines qui sont vite rachetés par un  plus gros. Les terres sont regroupées, mais les bâtiments, désormais inutiles, restent  abandonnés (photo ci-dessus), voire rasés pour installer des éoliennes. Les bourgs ruraux ont du mal à maintenir leur population, leurs commerces et leurs  services, sauf ceux qui ne sont pas trop loin des métropoles.

On perçoit bien dans cette région que cette désertification est liée à la transformation de l’agriculture. Et cette évolution n’est pas près de s’éteindre.  Les grandes cultures de nos campagnes sont maintenant en compétition avec les grandes plaines de l’Argentine ou celles de l’Ukraine. L’agriculture intensive française (et sans doute européenne) a des rendements bien supérieurs mais elle est coûteuse en foncier et en intrants. Elle ne peut concurrencer les pays tiers qu’en poursuivant sa course folle aux économies d’échelle.  En céréales on parle de viabilité économique autour de 500 ha. En élevage les projets de fermes aux 1000 vaches se multiplient, après l’exemple de l’Allemagne qui est beaucoup plus avancée.

A côté des grandes cultures, on peut néanmoins observer la montée de productions plus artisanales, voire même de niches, souvent  liées au tourisme, qui ont plus d’atouts aux yeux de la jeune génération.

Ainsi jean, qui cultive 500ha en grande culture, a deux filles Cécile et Stéphanie. Lorsqu’il s’agit de prévoir la succession, Stéphanie n’est pas tentée de s’investir totalement dans la gestion de cette grande exploitation. A l’inverse de Cécile,  elle choisit de donner la priorité aux activités périphériques : la location de gîtes et  l’exploitation de truffières avec l’aide de son chien Alfi dressé à cet effet, avec beaucoup de vente directe.

Un autre Jean, un de mes amis de quarante ans, a développé, à coté de grandes productions de céréales, un vignoble qui bénéficie d’appellations (Quincy et Reuilly). Maroussia , la seule de ses trois filles intéressée par l’agriculture, n’a pas pour projet de reprendre la grande culture mais juste le vignoble. Une grande partie de la production est écoulée en vente directe ou sur les salons spécialisés. Une manière de mieux maîtriser ses débouchés.

Ainsi dans ce département très agricole,  à côté des grandes cultures omniprésentes, montent des activités agricoles qui s’appuie sur des appellations : Sancerre, Quincy, Reuilly, crottins de Chavignol, moutons  berrichon du Cher, souvent en lien avec la gastronomie locale. Des activités qui séduisent de jeunes professionnels.

On peut y voir  les prémisses de l’évolution de l’agriculture en France.

Vers deux agricultures ?

  • Les grandes cultures, en compétition avec les grandes agricultures des pays tiers, ne peuvent évoluer que vers plus de surfaces, plus de mécanisation. Les petites surfaces sortent du jeu, les moyennes sont en sursis. Une certaine forme d’élevage industriel, à la recherche de rentabilité et d’économie d’échelle, a sans doute de beaux jours devant elle, malgré la mauvaise publicité auprès des consommateurs français. Mais le beurre, la poudre de lait français des futures fermes des mille vaches peuvent (s’ils ne ruinent pas leur image comme Lactalys) séduire les consommateurs chinois.
  • Une deuxième agriculture rassemblera des activités qui sont plus proches du consommateur intérieur : cultures bio, appellations, vente directe, AMAP. La qualité ce n’est pas seulement le respect de quelques normes d’hygiène et de composition. Elle est de plus en plus perçue comme un rapport particulier du consommateur avec le produit et le producteur.

Ces deux agricultures n’ont pas grand’chose en commun, à part le foncier sur lequel pèse la pression des grandes fermes et leur soif inextinguible d’agrandissement. Pour la seconde agriculture, le prix du foncier agricole est trop élevé, il pèse à l’excès sur son développement. Quant à la grande culture, son salut n’est pas forcément dans l’intensification des pratiques (toujours plus d’engrais, de pesticides) qui est très coûteuse pour l’exploitant et pour l’environnement.

La divergence de ces deux agricultures ne peut que s’approfondir. Il est de plus en plus difficile d’unifier socialement et politiquement ces deux mondes.

Alors, faut-il  encore souhaiter longue vie au Salon de l’Agriculture ?

 

 

 

Mariage en pays huguenot

Nous étions invités samedi 14 octobre 2017 à la mairie de Crupies (Département de la Drôme) à un improbable mariage civil qui unissait un Alain Marcel, descendant des Marcel de la Combe de Crupies à une Hanna Koch, fille d’un pasteur allemand, originaire de Lübekke (par ailleurs ex-épouse de Norbert et mère des quatre enfants).

Lorsqu’on remonte le fil de l’histoire dans ces terres protestantes, ce mariage, même si les deux mariés, de culture protestante, sont assez éloignés de la religion, apparaît comme une conclusion logique à plus de trois siècles d’histoire, particulièrement en cette année de célébration des 500 ans de la publication des thèses luthériennes qui rencontrèrent rapidement un succès dans de nombreuses régions françaises.

Lorsqu’en 1685, le roi Louis XIV révoque l’Edit de Nantes, un climat de persécution s’installe en France.

Les places fortes de la Rochelle , de Privas sont assiégées et démantelées, les villes de Montpellier et de Nîmes se convertissent devant la menace.

Ailleurs les protestants passent dans la clandestinité, les offices sont célébrés « au désert » dans ces pays isolés, sans routes, au bout de sentiers improbables. Dans les Cévennes, ils prennent les armes (révolte des camisards).

Les autres,  200 000 « Huguenots », cherchent refuge sur des terres protestantes en Europe et dans le monde. Depuis le Dauphiné (dont faisait partie le pays de Bourdeaux), où la réforme est très présente, les départs sont nombreux vers Genève, puis vers l’Allemagne où ils sont accueillis et peuvent fonder des colonies. Les Vaudois des vallées du Piémont, qui adhèrent à la Réforme, s’exilent et suivent les mêmes chemins.

Les Marcel de Crupies (d’après l’étude généalogique d’un village de Drôme provençale -Crupies 1695-1792 – Garaud et Troost)

Ce n’est pas le chemin du départ qu’ont suivi les Marcel de Crupies, ancêtres d’Alain. Ils ont  choisi celui de la résistance et du désert dans cette paroisse qui ne comptait pas plus de 200 âmes réparties dans une dizaine de hameaux au début du 18eme siècle.

Le premier ancêtre connu, Gaspard Marcel, est mort en 1705, enterré dans son champ, interdit de cimetière paroissial pour avoir refusé d’embrasser la religion catholique. On retrouve plus de détails dans les registres d’état civil.

« Le 28ème juin mille sept cent et cinq environ la minuit est décédé Gaspard Marcel habitant à la combe de Crupies. Le dit Gaspard est mort subitement puisque le même jour qu’il est décédé il était en réunion publique de ce lieu convoqué par ordre du Sr Chatelain à la réquisition des consuls de cette paroisse… »  Garaud et Troost commentent :  Un consul – délégué élu par l’assemblée des chefs de famille- devait être désigné et le Chatelain avait invité les électeurs à une réunion pour l’élection du consul, le personnage le plus important du village. L’ambiance fut sans doute chaude, la passion politique  débouchant sur la mort d’un participant !

Peut-être le Jean Marcel et le Zacharie Marcel condamnés aux galères en 1687 et tous deux morts à la peine, sont-ils les frères -ou les cousins- de Gaspard ? On retrouve leurs noms au musée du désert au Mas Soubeyran Mialet à Anduze:

En 1719 , la maison du fils de Gaspard,  Antoine à la Combe est détruite par une dragonnade (expédition punitive organisée par les pouvoirs pour « inciter » les protestants à la conversion) . Zacharie, autre  fils de Gaspard et frère d’Antoine s’installe à La Vialle, le hameau isolé perché en haut d’un promontoire vertigineux, longtemps abandonné (photo ci-dessous). La famille semble rester à Crupies ou dans les environs et vivre de la terre.Un siècle plus tard l’édit de tolérance de Louis XVI (1787) et la révolution ont mis fin aux persécutions.

Jean Etienne Marcel  (1814-1861) est instituteur et il épousera à Dieulefit successivement deux des filles Vignal (en 1842 et 1851), filles d’Etienne Vignal fabricant potier originaire d’Ardèche installé à Dieulefit. Il aura un garçon Etienne Leopold, l’arrière-grand-père d’Alain. Ainsi, à  Crupies, à la fin du 19 eme siècle il n’y a plus de Marcel; c’est à Dieulefit que se perpétue la lignée.

Alain a voulu retrouver ce fil en choisissant la mairie de Crupies pour célébrer les noces

Les Koch d’Allemagne (d’après le livre « Sollen wir W.K  weiterbeobachten ? » traduction à paraître prochainement)

Le livre du pasteur Werner Koch, père d’Hanna, ne parle pas de généalogie mais de résistance au nazisme cette fois. Werner fut une des figures de « l’église confessante », (die bekennende Kirche), une tendance dans l’église protestante qui s’opposa rapidement à Hitler, contrairement à l’église officielle noyautée peu à peu par le pouvoir nazi. Tout le monde connaît la citation suivante :

«  Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.

Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate.

Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.

Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester.  »

Il s’agit d’un discours du pasteur Martin Niemöller, finalement arrêté en 1937. Il restera dans les camps de concentration jusqu’en 1945.

Werner fut son compagnon de lutte, il fut à l’origine de l’appel des pasteurs en 1933 contre les mesures anti-juives. Il connut aussi les camps de 1936 à 1938. Après la guerre il a poursuivi sa carrière de pasteur à Berlin, puis dans un village en Rhénanie du Nord puis en Basse-Saxe. Hanna (ci-dessus avec son père) y a grandi avec ses quatre sœurs et son frère, avant de s’installer à Paris à l’âge de vingt ans.

Après ce détour historique sur trois siècles, cet improbable mariage en pays huguenot paraît tout à fait naturel et un juste retour des choses 330 ans après la révocation de l’édit de Nantes.

Dans ces paysages qui inspirent la paix (ici le temple de Tonils qui desservait tous les hameaux de Crupies), comment s’imaginer que de telles passions meurtrières ont pu dévaster cette paisible société rurale ?