Vers toujours moins de travail ?

Le travail s’est invité dans les débats de la présidentielle. Revenu universel, déclin du travail dans nos société à l’heure du numérique, valeur travail…

Il semble que deux types d’analyses concurrentes traversent dans le même temps  les familles politiques : celles de gauche et celles de la droite libérale :

  • Le travail est en déclin dans nos société évoluées sous l’effet de l’automatisation et d’introduction du numérique. Il faut adapter nos systèmes sociaux à cette raréfaction : Réduction du temps de travail, revenu universel.

 

  • Le travail a de l’avenir. S’il est détruit du fait de la modernisation, il apparaît de nouveaux secteurs qui maintiendront l’activité. Le travail est le seul moyen de conserver la dignité à des citoyens travailleurs. Il faut redoubler les efforts en matière de croissance et de compétitivité.

 

Alors avant d’aborder le cœur du débat, il peut être utile de porter un regard rétrospectif sur l’évolution du travail pendant les quarante-cinq dernières années. Et pour s’affranchir des questions polémiques (faut-il partager le gâteau des heures travaillées ou augmenter le gâteau ?), laissons de côté les politiques menées.  Parlons de quantités globales de travail.

  • Entre 1970 et  2015, le nombre total d’heures travaillées en France a baissé passant de 44,2 à 40,6 milliards d’heures  alors que le PIB* a été multiplié par 2,5. Dans cette période la population totale est passée de 52 à 66 millions d’habitants avec chaque années 850 000 jeunes à insérer sur le marché du travail. Par quel miracle a-t-on pu fournir du travail à toujours plus de travailleurs avec moins d’heures travaillées ?  Le temps de travail (heures travaillées par an et par emploi – temps pleins et temps partiel confondus – tableau ci-dessous) est passé de 2000 h à 1475 H. Cela n’a pas suffi puisque le chômage a explosé.
  • Dans le même temps, l’Allemagne a suivi une baisse plus marquée,  passant 67 à 54 milliards pour une population en faible croissance, de 78 à 80,6 millions d’individus et un PIB multiplié par 2,5 (comme la France). Elle a réduit son temps de travail encore plus que la France (avec beaucoup de temps partiels) de 1960 h à 1360 h. Une particularité : un taux d’activité important en raison du moindre poids (du fait de la démographie en déclin)de la jeunesse qui par définition n’est pas au travail. On peut dire que si l’Allemagne avait la même démographie que la France, elle aurait un taux de chômage comparable.

Conclusion : dans nos sociétés européennes développées**,  en croissance modéré mais réelle, le nombre total d’heures travaillées a tendance, sur longue période, à diminuer, au mieux à se maintenir, du fait de la croissance de la productivité, quelles que soient les politiques menées.

Qu’en sera-t-il  à l’avenir ? Des travaux scientifiques récents ont tenté d’explorer les conséquences de l’introduction du numérique dans toutes les activités. Ceux de Frey et d’Osborne de l’université d’Oxford, notamment, passant au crible 702 métiers aux États-Unis, estiment que près de 47% des métiers existants aux Etats-Unis seraient susceptibles d’être pris en charge par des machines intelligentes. Répliqués dans d’autres pays, d’Europe du Nord notamment, ou en Israël, ces travaux donnent les ordres de grandeurs tout aussi impressionnants, compris entre 35 et 45%.

D’autres sont moins pessimistes : le cabinet américain Forrester anticipe, lui, pour le marché de l’emploi des Etats-Unis, une disparition nette de 7% des jobs d’ici 2025 du fait du numérique.

Alors pourquoi une telle divergence dans les prospectives ?

La robotisation de la production ne date pas d’aujourd’hui. On sait que dans les usines, l’arrivée des robots supprime  de nombreux emplois.  Par ailleurs Il faut créer des emplois d’ingénieurs, de techniciens, de concepteurs qui sont bien moins nombreux que les emplois supprimés.  La plus-value introduite dans le circuit général amène des dépenses supplémentaires dans les services, le logement les loisirs, etc. et finalement le fil de la croissance de l’activité et des emplois n’est  pas interrompu. On connaît assez bien le processus.

Le problème c’est que l’automatisation d’aujourd’hui touche bien au-delà du seul secteur de l’industrie (qui en France n’occupe que 16 % des salariés). L’introduction du numérique concerne de plus en plus  le tertiaire et les services (75% des salariés français). Un secteur qui ne connaissait que de faibles gains de productivité.

On évalue mal  les effets de l’introduction des nouvelles technologies dans les services (voir ICI un article du Clairon). Car il ne s’agit pas que d’investissement dans les ordinateurs et les logiciels. C’est toute la chaîne de valeur qui est impactée ainsi que les comportements des acteurs. Bla Bla Car n’existerait pas sans internet et les mobiles. Mais la vraie nouveauté, c’est l’apparition de nouveaux comportements  parmi les conducteurs et les utilisateurs.

Aucune activité de service n’y échappe, à part les métiers purement relationnels qui ne peuvent être remplacés (ou secondés) par des algorithmes : psychologues, kinésithérapeutes, enseignants, prof de Yoga …

Tout porte à croire que le travail diminuera dans le tertiaire. On va assister à une bipolarisation des activités : d’un côté une minorité de travailleurs hyper-qualifiés  dans la conception et la maintenance des grands systèmes d’information et de production, de l’autre côté   une multiplication des emplois de services à la personne, de propreté, de sécurité comme on l’observe déjà dans la Silicon Valley. Au global de nombreux travailleurs à la qualification intermédiaire risquent de rester au bord du chemin.

Alors que faire ?

Continuer avec les mêmes recettes en espérant qu’un jour ça remarchera comme avant : relance de la croissance, allègement des charges sociales, suppression d’emplois de fonctionnaires, réduction des déficits ?

  • Ou bien : Réduction du temps de travail généralisé, avec l’avantage du caractère égalitaire de la mesure
  • Et/ou mise place d’un revenu universel, avec l’avantage de laisser à chacun le choix du niveau de son activité
  • Et promouvoir des activités non substituables et utiles dans un service de qualité aux personnes et  dans la conversion énergétique.

*Les PIB sont exprimés en dollar américain valeur constante de l’année 2000. Source OCDE

**Le cas des USA est vraiment à part : le nombre des heures travaillées est passé de 150 à 264 milliards d’heures travaillées du fait d’une démographie extrêmement dynamique :+55% de 205 à 319 million d’habitants et d’une croissance vigoureuse (PIB multiplié par 3). Un chômage traditionnellement faible, accompagné, hélas, d’une stagnation du pouvoir d’achat de la plupart des  salariés et d’une explosion des inégalités.

NB : Sur le sujet de la productivité du travail consulter les données de Thomas Piketty  http://piketty.pse.ens.fr/files/PikettyBlogLeMonde03012017Data.xlsx

Quelle année 2017 ?

Fait notable cette année, les experts, les sondeurs, les prospectivistes, tous ceux qui scrutent l’avenir du pays  sont bien silencieux quand il s’agit d’essayer de dessiner un scénario pour la France en 2017.

C’est vrai que les évènements de 2016 n’ont  pas redoré leur blason, à travers trois « surprises » : l’élection de Trump, le vote en faveur du Brexit et en France le succès de François Fillon. A chaque fois les meilleurs analystes se sont plantés.

Le champ est donc libre pour les voyantes, pour les amateurs de paris, pour les fanas de pronostics et de politique-fiction, ils peuvent sans complexe rivaliser dans leurs prédictions.

Et pourquoi pas le Clairon ? Essayons- nous à l’exercice, malgré l’avertissement de Pierre Dac : « La prévision est un art difficile. Surtout en ce qui concerne l’avenir … »

Alors 2017 ?

« Ça va mieux !»

Lorsque François Hollande a lancé la formule le 14 avril 2016, on se demandait si l’émission n’avait pas été enregistrée le 1Er avril et si le président ne s’était pas laissé aller à ses « blagounettes » qu’il affectionne.

Depuis, les données se confirment et se prolongent : une croissance anémique,  en dessous de la moyenne européenne, un chômage qui ne baisse- un peu- que par l’effet des entrées en formation. C’est le résultat – tout à fait prévisible- d’un choix en début de mandat : poursuivre à la fois la baisse des déficits en même temps qu’un transfert massif de charges des entreprises vers les ménages. De quoi tuer la dynamique de l’économie pour un bout de temps.

Même chose en 2017 ? Les propositions des candidats peuvent avoir un effet dès 2017. Pas forcément en bien. Quand on entend Fillon parler de « Blitzkrieg » (à voir absolument cette vidéo), on peut s’inquiéter!

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L’horizon s’est éclairci pour les présidentielles, mais l’incertitude reste forte.

Exit pour Sarkozy et Juppé, forfait pour Hollande. Mais le doute et l’incertitude règnent toujours en maîtres.

Qui sera au deuxième tour de la présidentielle ? Marine le Pen sans doute car son socle électoral reste solide. Pour les autres ? Qui en face ? Difficile à évaluer.

Une intuition personnelle : les candidats classiques  (« de gouvernement ») de droite et de gauche seront disqualifiés, comme on l’a vu en Autriche, en Espagne partiellement, en Italie  à travers Mateo Renzi, mais chacun pour des raisons particulières.

  • François Fillon va au-devant d’un fiasco, malgré ses bons résultats aux primaires qui ne rassemblait que le cœur de la droite traditionnelle. Son positionnement très droitier, son programme social et économique brutal lui aliènent l’électorat modéré. Dorénavant il devra se partager une base électorale commune avec le FN qui est mieux placé auprès des couches populaires.
  • Le candidat du PS, quel qu’il soit à la sortie des primaires, ne pourra effacer le bilan calamiteux de cinq ans de mandat Hollande.

 

Les candidats « hors parti » ont le vent en poupe :

  • melenchonJean-Luc Mélenchon prépare depuis deux ans une campagne en solitaire appuyé sur un mouvement qu’il a su agréger autant sur sa personne que sur des orientations. Il n’a pas vraiment de concurrent sur ce segment de la gauche de la gauche. Ce qui explique sans doute ses bons sondages. Mais pour figurer au second tour des présidentielle il lui faudrait bien plus.
  • 1212273_en-marche-macron-suscite-des-tensions-a-gauche-avec-son-mouvement-politique-web-tete-021824086406Emmanuel Macron s’est affirmé en quelques semaines comme un candidat majeur des prochaines échéances. La désignation d’un Fillon très droitier lui ouvre un boulevard auprès de la droite modérée, du centre (en l’absence probable de Bayrou) et d’une certaine gauche prête à suivre la ligne libérale déjà à l’œuvre sous Hollande. Son éventuel succès dépend essentiellement de ce qui se passera dans la campagne.
  • 220px-yannick_jadot_europe_ecologie_2009-06-03Yannick Jadot, désigné un peu par surprise dans la primaire des verts, pâtit de l’image ambigüe de son parti, à la fois dans le gouvernement puis dans une quasi-opposition. Il semble difficile pour le seul candidat de la société civile (notamment auprès de GreenPeace) de dépasser une position de témoignage.

 

Chacun d’entre nous se livre à ce petit jeu des prévisions qui tourne beaucoup autour du positionnement  et de la personnalité des candidats.francois-hollande-portrait C’est une des fonctions de l’élection présidentielle dans cette Vème république qui polarise une –trop- grande partie de la vie politique autour du locataire de l’Elysée. On va chercher le meilleur, le moins mauvais ou éviter le pire. Cela n’implique pas forcément une adhésion aux propositions (d’autant plus que l’expérience a montré la fragilité des promesses de campagne).

L’autre fonction d’une élection, c’est l’occasion pour le citoyen d’exprimer ses opinions, ses préoccupations, ses préférences. C’est du coté des programmes qu’il faut alors se tourner : Education, gestion des dépenses publiques, transition écologique, marché du travail, politique européenne, immigration, international. Le simple critère droite/gauche dans cet examen n’est plus suffisant puisque bien des sujets sont désormais transversaux. On assiste plutôt à un fractionnement des opinions qui rend les alliances, les compromis difficiles.

Alors se préparer à voter uniquement pour ses convictions, quitte à apporter son suffrage à un candidat qui ne se retrouvera pas au second tour, c’est tentant. Mais n’est-ce pas renoncer à participer à la désignation du futur président (ou à l’éviction du candidat indésirable) ? Il y a là matière à réflexion !

Alors, finalement, malgré le désenchantement ambiant, on va s’y intéresser à cette campagne présidentielle !

Rendez-vous les 23 avril et 7 mai 2017 pour évaluer les prévisions.

Vie intense, vie trop dense ?*

Au début de notre vie commune à la Buchette, Claire, la fille de Danièle, fraichement exilée de sa vie de lycéenne  parisienne, saluait ainsi son installation provinciale à nos côtés : «  Ici, c’est le pays de la vie ralentie ! »

Cette remarque gentille rencontrait cependant mon incompréhension. Nous venions juste de terminer les travaux d’aménagement de cette grande maison apte à accueillir cinq enfants. Nous travaillions tous les deux à plein temps, avec beaucoup de déplacements, sans compter le syndicalisme et les activités associatives et/ou sportives et sans oublier la simple marche d’une maisonnée importante. Bref j’avais plutôt l’impression d’une vie bien (parfois trop) remplie.

Plus tard, je devisais avec un compagnon de trente ans, à un âge où l’on commence à pouvoir tirer des bilans de sa vie passée. Au bout d’une discussion animée (et passablement arrosée pour mon interlocuteur), je me retrouvais qualifié d’embourgeoisé, installé dans sa routine et son petit confort égoïste. Nouvelle incompréhension de ma part devant ce jugement,  surtout venant de la part de  mon interlocuteur qui avait passé trente ans fonctionnaire dans le même service, militant syndicalement dans la même équipe. Breton parisien de retour au bercail de ses ancêtres, il avait trouvé l’amour et la paternité à quarante ans et possédait sa petite maison. Je n’osais pas lui parler de mes trois mariages, des nombreux enfants, de mes 25 déménagements  et des 5 métiers que j’avais exercés successivement. Manifestement cela ne comptait pas face à l’impératif de radicalité révolutionnaire qui inspirait toujours un militantisme politique que j’avais quitté, moi, depuis longtemps.

J’avais bien l’intuition que ces appréciations – que je recevais comme négatives-  s’appuyaient sur un système de valeurs qui restait mystérieux à mes yeux…

Jusqu’à la découverte de cet essai de Tristan Garcia : « La vie intense : une obsession moderne » sur France Culture.la vie intense couverture

Toujours plus haut, toujours plus fort : pour vivre heureux, vivons intenses ?

Comment de nos jours échapper à cette notion d’intensité. Elle nous est promise à longueur de publicité qu’il s’agisse de déguster un café,  de conduire une voiture d’exception ou de partir à l’aventure. A chaque fois l’émotion,  l’expérience unique sont convoquées  pour rompre avec la routine de nos vies ternes, de la répétition, de notre ennui dépressif.

L’intensité a gagné toutes les sphères de la société, le sport, les loisirs, la culture dans un mouvement volontaire de chacun d’entre nous, mais quelque fois, malgré nous, notamment au travail où les victimes du Burn Out se retrouvent dans toutes les activités.

Tristan Garcia remonte le fil de cette obsession, privilège d’aristocrates désoeuvrés  au XVIIIème siècle, passion romantique des fils de bonne famille au XIXème,  impératif généralisé aux classes moyennes au XXème et XXIème, avec la figure de l’adolescent rebelle, du rocker.

L’intensité n’a pas besoin de définition : Dans sa publicité, ce café renommé est qualifié d’intense, on ne sait pas s’il est long, court, fort, doux, suave, Arabica, Robusta, ou Moka, sa qualité essentielle c’est d’être un café intense, une façon d’être plus « café» que le café .  L’intensité ne se mesure pas, à la différence des grandeurs mesurables (cet individu est plus grand que tel autre).  Comment dire que cette expérience est plus intense qu’une autre ? C’est une affaire intime, subjective.

Le problème, c’est que lorsque cette quête de l’intense est provisoirement satisfaite, cette satisfaction même dévalue l’intensité ressentie. Lorsque j’ai expérimenté une première fois le saut à l’élastique, le répéter n’a plus beaucoup d’intérêt.  Ainsi, l’homme moderne est condamné à rechercher sans fin l’intensité tant désirée.

ascension everest 2D’autant plus que l’intense contient souvent en lui-même une destruction possible, au moins une prise de risque. Quoi de plus de plus intense, lorsqu’on a réussi dans la vie, qu’on a la forme physique et les moyens financiers (au moins 50 000€) de tenter l’ascension de l’Everest ? Chaque année, ils  sont près de 2000 sur les pentes,  mais des dizaines de ces alpinistes amateurs ne reviennent pas de cette dangereuse ascension.

Cette recherche du toujours plus intense, est en phase avec le développement de la société marchande, avec les intérêts du capitalisme moderne qui s’ingénie à mettre en avant ses «expériences clients », toujours plus de biens, de services (inédits, innovants, exceptionnels…) à consommer.

Mais les rebelles, les plus hostiles au capitalisme triomphant, ne sont pas forcément les ennemis de l’intensité.poing Car l’intensité proposée par le système n’est, à leurs yeux, qu’un mauvais avatar de la vraie vie. « Nos vies valent mieux que leurs profits!»  affirment-ils . Et c’est bien une « vraie vie »intense dont il est question, bien loin des promesses illusoires d’expériences fortes mais monnayables de la civilisation capitaliste. Ainsi l’idéal d’intensité n’est-il pas seulement celui du monde libéral, mais aussi celui de ses ennemis.

L’intensité s’invite aussi sur le terrain du travail et du management (ce qui n’est pas directement dans le propos de Tristan Garcia). Le capitalisme à sa période triomphante dans les usines avait repéré les avantages pour la productivité de la routine – ennemie de l’intensité. Un ouvrier, d’après les observations de Frederic Taylor, était beaucoup plus efficace à répéter le même geste qu’en combinant plusieurs ou qu’en en changeant régulièrement. De son côté l’opérateur était bien conscient que cette perte d’autonomie était un mal nécessaire et  lui permettait d’atteindre les objectifs fixés par l’entreprise – et une rémunération assurée.

Mais la donne a changé dans les entreprises et les administrations. La production doit pouvoir s’adapter en continu, répondre aux variations de la demande, devenir « agile ». Le juste à temps, la polyvalence, la gestion par la demande a inversé les priorités. Les managers fustigent maintenant les routines, mettent en avant la souplesse, l’adaptabilité, la créativité, l’engagement personnel des salariés, bref l’intensité (l’intensification du travail) fait un retour en force, et devient un enjeu majeur des relations sociales dans le travail. Du coté des salariés, le mouvement est vécu de manière contradictoire : ceux qui peuvent se trouver dans une activité plus autonome, plus créatrice (parce qu’ils détiennent une qualification, une compétence particulière) sont prêts à jouer le jeu, quelquefois jusqu’à l’épuisement (Burn-out), les autres sont plus déterminés à privilégier les règles, la stabilité. Bien souvent la routine est leur alliée.velo facteur Ainsi un facteur de la Poste qui, avec l’expérience,  connaît bien sa tournée est plus efficace, il peut finir et se libérer plus tôt à la différence du temporaire qui va galérer et finalement dépasser son horaire. Mais les gestionnaires de la distribution vont rechercher de leur côté la polyvalence, la disponibilité pour remplacer un collègue absent  ou répartir sa tournée. La routine est leur ennemie.

A la fin de cette enquête,  Tristan Garcia nous rappelle les alternatives traditionnelles à l’intensité : La sagesse  (qui s’efforce de réduire les intensités de la vie sensible), la religion (qui nous promet le salut, l’intensité suprême dans un autre monde). Et plaide pour réintroduire la pensée dans notre jeu. La pensée qui peut amener l’individu à résister à l’invasion de l’intensité dans la société moderne. Mais aussi la pensée qui doit résister à sa prétention à régenter nos vies sensibles. Un équilibre à trouver…

Danièle a lu le même livre. Retrouvez sa chronique sur son blog Les mots justes :

*Le titre est emprunté à une émission de France Culture – La grande table-  consacrée à ce livre

 

Le numérique et l’emploi : la grande divergence ?

A chaque révolution technique, les inquiétudes se sont multipliées sur la question des emplois qui risquaient de disparaître. Ainsi à la fin du XIXème siècle (en France, mais plus tôt en Allemagne et au Royaume Uni), tracteurla productivité croissait dans la production agricole sous l’effet de la mécanisation et l’introduction des engrais . On pouvait produire beaucoup plus avec moins de travailleurs. En conséquence un exode massif frappait toutes les régions rurales. Mais on constatait que dans le même temps les industries créaient énormément d’emplois et pouvaient ainsi embaucher les ruraux en surnombre.
Au milieu du XXème siècle, les progrès techniques dans l’industrie ont commencé à réduire les effectifs nécessaires à une production toujours croissante. Dans le même temps les services ont pris le relais pour occuper de nos jours jusqu’à 3 salariés sur 4.
Ce phénomène a été théorisé par le démographe et économiste Alfred Sauvy (1898-1990) sous le nom de théorie du déversement :
La mise en œuvre du progrès technique (p.ex dans les activités agricoles) génère des gains de productivité. Les effets induits de cette meilleure productivité sont multiples :
• Au niveau de la production agricole, utilisation d’une plus grande quantité de produits industriels (tracteurs, engrais etc.)
• Au niveau de l’offre des produits agricoles, mise à disposition d’une quantité accrue des volumes produits
• Au niveau de la demande des produits agricoles, baisse des prix.
• Au niveau global, effet de revenu positif pour l’ensemble des consommateurs qui voient le prix des denrées agricoles baisser, d’où une hausse ou une « libération » du pouvoir d’achat qui conduit à l’expression d’une « nouvelle » demande de biens finaux.
La « nouvelle » demande — permise par l’effet revenu — s’oriente vers la consommation de biens produits par les autres secteurs (secondaire ou tertiaire). D’où la création de nouveaux emplois induits dans ce secteur. Les emplois perdus dans l’agriculture sont compensés largement par ceux apparus dans l’industrie.

Ce schéma vertueux n’est jamais vérifié parfaitement. Il suppose une juste répartition des fruits du progrès technique et un investissement tourné vers l’innovation. Il suppose surtout que les travailleurs du secteur en déclin ont les capacités de s’adapter aux nouveaux métiers apparus dans le(s) nouveau(x) secteurs ou aux emplois indirectement suscités par l’évolution des techniques. Cela s’est vérifié par exemple dans la première révolution industrielle : les travailleurs peu qualifiés de l’agriculture se sont adaptés aux métiers peu qualifiés apparus en nombre dans l’industrie, ou dans ceux du bâtiment induits par le développement général de l’économie.

Mais qu’en est-il de la révolution technique du numérique ? Les nouvelles procédures introduites par le numérique amènent une avancée de la productivité dans un secteur : les services où elle stagne depuis longtemps. On parle de quatrième révolution industrielle. En conséquence, de nombreux emplois sont menacés dans le tertiaire. Mais observe-t-on le même phénomène de déversement ? Et au profit de quels secteurs ? C’est une question qui laisse perplexe nos économistes. Prenons l’exemple du covoiturage :covoiturage

  • Lorsqu’un passager économise grâce à Blablacar 100€ sur un trajet Paris-Toulouse (et à peu près autant pour le conducteur) – et au détriment de la SNCF qui assure la même liaison. Que se passe-t-il ?
  • BlaBlaCar perçoit des redevances. Elles lui permettent d’accroître les moyens de son entreprise et d’embaucher. Avec 300 salariés Blablacar traite 20 millions d’utilisateurs dans le monde. Au final l’impact en termes d’emploi est négligeable.
  • La SNCF, de son côté, perd 100€ de chiffre d’affaire. Si ces pratiques se multiplient elle va être amenée à réduire ses fréquences ou à proposer des offres à prix cassés. C’est un facteur négatif pour l’emploi à la SNCF
  •  Du côté du conducteur, le covoiturage ne lui demande pas d’investissement (il possède déjà sa voiture et il ne va pas la changer plus souvent au motif du covoiturage), il n’occasionne pas un surcroît de consommation de carburant, il réclame juste un peu de préparation et de disponibilité. Les 100€ d’économie sur le trajet constituent purement un revenu supplémentaire : une aubaine.
  •  Pareil du côté du passager. Au global, les 200€ de revenu supplémentaire ne sont compensés par aucune consommation supplémentaire et aucun emploi supplémentaire. Pour nos économistes, ça ressemble à une énigme. La fonction de production de la comptabilité nationale ne prévoit pas une création de richesse sans surplus de consommations intermédiaires (matières premières, machines, frais de personnel).Voilà qui explique pourquoi il est difficile de repérer les effets du numérique sur la croissance globale de l’économie. A moins d’inventer (pourquoi pas ?) un accroissement de l’activité et du bien-être sans croissance au sens du PIB et de la comptabilité nationale !!!
  •  Alors, on peut toujours se dire que notre passager utilisera peut-être ses 100€ à se payer une place de concert ou un bon repas dans un restaurant. Quant au conducteur, ça lui permettra de changer plus tôt son canapé, ou de se payer des vacances dans les Pyrénées.
  • Ces nouvelles consommations induiront de leur côté des emplois supplémentaires. Sans doute dans le secteur des loisirs et du bien-être : décoration, cuisine, spectacles, tourisme, voyages, santé… Bref, tout ce que l’on voit en prime time à la télévision.En résumé, bien malin celui qui pourrait prédire l’impact de la révolution numérique sur l’emploi global. On peut avoir une idée des emplois menacés. On peut aussi discerner les évolutions concernant la nature et la qualité des nouveaux emplois directement induits par le numérique

    Quels emplois menacés ? Quels emplois créés ?

    La question des emplois menacés de disparition du fait de la révolution numérique s’est invitée à la tribune des rencontres les plus sélects.davos Ainsi le Forum économique de Davos a-t-il annoncé la disparition dans les cinq ans de sept millions d’emplois dans les économies avancées, compensés par 2 millions d’emplois générés par ces transformations. Cinq ans , ce n’est pas 20 ans , c’est demain!
    Les grands secteurs du tertiaire : banques, assurances, administration privée ou publique sont sans doute les cibles principales des réductions annoncés. Elles auront lieu par disparition d’entreprises ou par redéploiement des activités antérieures vers les activités nouvelles (la plupart des banques en ligne sont des filiales des poids lourds de la banque traditionnelle). Pour les salariés en place, il s’agit en général de niveaux de qualification intermédiaire qui bénéficient actuellement de bonnes carrières dans ces grands ensembles.

  • Mais plus inquiétant : n’est-ce pas la notion même d’entreprise qui est menacée ? Le fondement économique de la forme « entreprise » c’est le constat que les coûts de transaction avec des opérateurs extérieurs sont nettement supérieurs à ceux d’une entreprise intégrée: il faut chercher et sélectionner des partenaires, rédiger des contrats, des cahiers des charges, établir des nomenclatures, communiquer des commandes, contrôler la qualité, vérifier les prestations, facturer, payer les fournitures et coordonner souvent plusieurs sous-traitants. Dans bien des cas, c’est moins cher et plus facile de le faire à l’interne. L’automatisation de ces procédures par le biais des nouvelles techniques informatiques remet en cause ce principe et favorise plutôt les entreprises éclatées ou les simples plate-formes. Et sans doute que même les grandes entreprises classiques vont s’inspirer de ce schéma pour se rapprocher d’une forme hybride.
    Que deviendra le système d’emploi dans nos sociétés ?
    Ces questions ont été au centre des travaux de prospective de deux structures officielles :
    • Le Conseil d’analyse économique (CAE, placé auprès du premier ministre) soutient plutôt que l’automatisation va conduire à une polarisation du marché du travail. Tandis que les professions intermédiaires, situées au milieu de la distribution des salaires, tendraient à se raréfier, l’économie numérique crée principalement deux catégories d’emplois :
    – Des emplois bien rémunérés, à dimension managériale ou créative requérant une qualification élevée ;
    – Des emplois peu qualifiés et non routiniers largement concentrés dans les services à la personne, qui sont peu rémunérés car leur productivité reste faible.C’est donc la classe moyenne qui serait la première menacée, du fait de la potentielle disparition des emplois intermédiaires, due à la bipolarisation renforcée du marché du travail.

• Le Conseil National du Numérique (dans son rapport Travail Emploi Numérique de janvier 2016) évoque certains analystes pour lesquels le risque de déqualification massive d’une partie de la population est à souligner. La diminution de la quantité globale d’emplois du fait de l’automatisation conduirait en effet à la nécessité “d’inventer” de nouvelles activités économiques, pour donner du travail à tout le monde. Cela conduirait à étendre la rationalité économique à des activités qui n’étaient jusqu’alors pas considérées comme du travail, et notamment certaines activités de service à la personne, qui deviendraient des emplois à part entière. La société se polariserait donc entre, d’un côté, quelques activités à très haute valeur ajoutée, assumées par un petit nombre de personnes, et de l’autre des activités à très faible valeur ajoutée, notamment dans la sphère domestique, effectuées par le reste de la population. Cela équivaudrait donc, sous couvert d’une revalorisation du secteur des services à la personne, à la reconstitution d’une population de domestiques, au service des personnes les plus intégrées dans les processus de production de la valeur
C’est déjà ce système d’emploi qui prévaut dans la Silicon Valley où la montée des emplois hyper-qualifiés des majors de la nouvelle économie s’accompagne de la multiplication des emplois de service : concierges d’entreprises, gardes d’enfants, cuisiniers, sécurité, ménage, santé, bien-être…

Est-ce bien ce monde que nous souhaitons voir advenir ?

  •  Le Conseil National du Numérique s’est aussi interrogé sur la nature des emplois qui apparaissent dans la sphère numérique. Plus qualifiés, plus indépendants, ils présentent plus que par le passé un côté hybride : en partie entrepreneur indépendant ou free lance, en partie salarié, en partie formateur ou formé, en partie chômeur, successivement, parfois simultanément. Une diversité facilitée par des mesures récentes : auto-entrepreneur, portage salarial, maintien des allocations chômage pour reprise d’activité ou création d’entreprise.
  • Mais le numérique crée aussi dans son sillage des emplois peu qualifiés : chauffeur Uber, concierge airBnB dont les statuts sont encore incertains.

    Pour une régulation

    Ces constats plaident pour une régulation de ces types d’emploi, sans forcément faire rentrer de force toutes les situations dans le cadre strict du salariat, mais en prévoyant une égalité de devoirs (cotisations, déclarations fiscales) et de droits (protection sociale, assurance chômage, formation). Sans doute la seule solution pour conserver dans notre société un socle d’unité des différents travailleurs.

 Et éviter la grande divergence !

Demain , Tous urbains ?

Désormais, à l’échelle mondiale, plus d’un homme sur deux vit en ville alors qu’en 1900 il n’y en avait qu’un sur dix. Si l’Afrique et l’Asie comptent encore une majorité de ruraux, la croissance des villes y est rapide, et les urbains devraient devenir majoritaires d’ici 2030

montreal
montréal vue de Mont Royal

Cette évolution qu’on promet à tous les terriens, la France, comme la plupart des pays développés, la connaît depuis longtemps et le mouvement s’accélère : En 2010, 77,5 % de la population française vit en zone urbaine, soit 47,9 millions d’habitants, d’après une étude de l’INSEE

Pollution atmosphérique, difficultés dans le transport et le logement, insécurité, ghettos de banlieue, rien n’y fait : les métropoles attirent toujours autant nos compatriotes. Au premier rang l’agglomération parisienne qui a retrouvé en 2010 un dynamisme démographique qu’elle avait perdu dans la décennie 1990. Les métropoles régionales ne sont pas en reste : Marseille, Lyon, Lille et 28 agglomérations de plus de 200 000habitants gagnent des habitants par croissance interne et aussi par croissance externe en intégrant dans leur périmètre de nouvelles communes.
Alors, doit-on considérer cette évolution comme une catastrophe annoncée avec une qualité de vie toujours dégradée ? Ou devons- nous écouter les optimistes qui nous promettent une Ville durable ? Et que nous avons eu l’occasion d’entendre en bonne place des débats de la COP 21:
Eco-quartiers, mode de transport doux, potagers urbains, murs végétalisés, quartiers à énergie positive (ci-dessous à Lyon le nouveau quartier de la Confluence) … l’imagination des architectes, urbanistes et décideurs n’a pas de limite La ville serait notre avenir, c’est dans ce cadre que nous surmonterons les défis de la protection de la planète.

La Confluence à Lyon
La Confluence à Lyon

A L’inverse l’urbanisme péri-urbain fait l’objet d’un procès implacable : responsable de l’étalement urbain, il favorise l’usage de l’automobile, consomme inutilement des espaces précieux, accroît les coûts d’infrastructure et finalement renforce la ségrégation sociale.

lotissements-usa
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Le rêve des classes moyennes se résume souvent en matière urbanistique à l’acquisition d’un pavillon en périphérie lointaine d’une agglomération, dans des aménagements souvent mal pensés et conduits à la va-vite.  Souvent encouragée par des politiques à la recherche de soutiens populaires « Demain, Tous propriétaires ! » , cette orientation est dénoncée par les urbanistes prophètes de l’âge d’or des villes durables.
Alors, cette évolution vers toujours plus de ville est-elle vraiment inéluctable ? Qui est le plus respectueux de l’avenir de la planète ? Que doit-on penser de cette nouvelle querelle autour de notre cadre de vie ? Comment chacun peut-il articuler ces questions avec ses choix de vie personnels. ?
D’après l’INSEE, une zone ou unité urbaine est un  »ensemble de communes sur lequel on trouve une zone de bâti continu, c’est-à-dire un espace au sein duquel il n’y a pas de coupure de plus de 200 mètres entre deux constructions et dans lequel résident au moins 2.000 habitants ». Une ville isolée est une unité urbaine qui n’est constituée que d’une seule commune.
Examinons plus précisément cette opposition urbain/péri-urbain/rural. C’est dans les campagnes que la croissance démographique est la plus forte. Et pour les villes, à part un petit regain des centres villes, l’essentiel de la croissance urbaine s’effectue par agrégation de zones autrefois rurales, il s’agit de zones bien moins denses que le noyau initial des agglomérations.
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Par exemple, la commune où je réside (Lissieu, à 15 km du centre de Lyon) était considérée comme rurale il y a 30 ans avant qu’elle ne franchisse la barre de 2000 habitants. Aujourd’hui elle est intégrée à la métropole de Lyon. Ses habitants ont un mode de vie urbain, ils se déplacent pour leur travail mais trouvent beaucoup de services sur place, écoles, crèches, commerces en grande surface, activités culturelles et associatives. Et ne sont jamais loin de la métropole pour trouver des services de haut niveau : Universités, hôpitaux, spécialistes de la santé, avocats… Mais ils ont conscience de vivre dans un cadre de vie campagnard. L’agriculture reste présente, les potagers se multiplient, les chemins creux ne sont jamais loin des habitations et même les relations sociales ont un parfum de pays, dès le moment où les années passant, on a « fait son trou »et accumulé les connaissances.
Alors, urbain aux yeux de l’INSEE, je me sens plutôt campagnard si je compare mon style de vie à celui des habitants de Villeurbanne ou du 7ème arrondissement de Lyon.

Saint-Martin en Haut
Saint-Martin en Haut

A plus forte raison, les 3850 habitants de Saint-Martin-en-Haut, en plein milieu des Monts du Lyonnais, à 30 km de Lissieu n’ont sans doute pas le sentiment de vivre en ville malgré le classement de cette commune de plus de 2000 habitants dans les zones urbaines
A y regarder de plus près, les 77,5% de français considérés comme urbains se réduisent plutôt à moins de 50%. Et les 50% de ceux qui restent en dehors des aires strictement urbaines ne rêvent sans doute pas, comme aux siècles précédents, de migrer vers les grandes villes pour y trouver confort et réussite. Dans ma famille, il faut remonter quatre générations pour retrouver Marius, un paysan qui quitte son Valromey natal pour s’installer à Lyon à la Croix-Rousse comme canut, à la suite de son service militaire en 1870.

Et maintenant, mes enfants, les descendants de Marius, auraient bien du mal à rejoindre la ville et ses désagréments, même s’ils apprécient les services qu’ils trouvent dans la proximité de la métropole.
Mais Danièle dont les cousins sont encore exploitants agricoles à Noirétable et qui a grandi dans une petite ville où son père était vétérinaire rural a une perception beaucoup plus positive des grands centres urbains où elle vivait au moment de notre rencontre. Notre installation à Lissieu, alors qu’elle travaillait encore à Paris, lui a permis de trouver l’exact équilibre entre ville et campagne auquel elle commençait à aspirer fortement en arrivant à la cinquantaine. Des transports rapides (TGV et avion), mais utilisés non quotidiennement et la possibilité du télé-travail ont été la solution qu’elle a beaucoup appréciée pour conserver ses amitiés parisiennes, son travail et la vie de famille dans sa maison à la campagne.

Mais les promoteurs de la ville -durable, forcément durable- ont d’autres arguments : selon eux le développement économique de nos sociétés modernes ne s’épanouirait que dans les grandes métropoles. Fini le temps où l’activité économique se concentrait autour des sources de matières premières (issues de l’agriculture ou de l’extraction des mines), autour des voies de communication ou bien des concentrations industrielles. La mondialisation et la dématérialisation des productions sont passées par là. L’économie de la connaissance prospère désormais dans des milieux de cultures sophistiqués : recherche, enseignement, centre de décisions et d’expertise, transports aériens à dimension planétaire, que l’on ne retrouve que dans quelques grandes métropoles qui parviennent à une taille critique. Et c’est même dans le coeur (l’hypercentre) de ces métropoles que se concentrent les emplois.

Une étude menée en février 2016 sur des données de 2015  par Terra Nova et le site d’annonce Jobijoba a souligné la concentration de l’activité dans le coeur des métropoles. Les ville-centres de ces grandes aires urbaines, qui n’abritent environ qu’un quart de la population de ces ensembles, drainent à elles seules entre 50% et 60%des offres d’emploi en ligne observées en 2015. Et ce alors même que ce sont les couronnes périurbaines qui attirent le plus la population aujourd’hui. Cette domination des ville-centre est également qualitative : plus on s’approche du coeur des métropoles, plus les emplois proposés sont stables et mieux rémunérés

CARTE-13-REGIONS-570Ce n’est plus « Paris et le désert français » et le centralisme contre-productif que l’on dénonçait dans les années d’après-guerre, mais « La métropole et son désert environnant » appliqué à nos 28 métropoles – 28 c’est d’ailleurs trop, à l’image de nos régions qui ne sont plus que 13 ! La taille critique ! Toujours la taille critique! On compare alors aux « puissantes » régions allemandes, en oubliant que le Land de Brême est plus petit et bien moins peuplé que l’agglomération Lyonnaise !
Mais nos analystes s’arrêtent en chemin : ils oublient qu’un des moteurs principaux du futur développement économique se loge dans la révolution numérique. Et la révolution numérique (sous réserve d’infrastructures de haut débit), c’est bien une possibilité ouverte de faire sauter les cadres spatiaux contraints de la ville et d’ouvrir d’immenses territoires aux nouvelles activités.
Alors la ville n’est pas forcément notre avenir inexorable. Chacun peut continuer à espérer, créer, travailler dans un cadre plus humain que nos agglomérations modernes. C’est un sujet qui mérité d’être pensé, organisé et non laissé au hasard.

Les habitants des villes n’ont pas fini de prendre la fuite…

Révolution numérique : Tous Ubérisés ?

Rappelez-vous : ce fut le feuilleton de ce printemps 2015. Les taxis contre Uber . Les manifestations, les prises de bec, les agressions de chauffeurs –et même de passagers- Uber.manif taxiEt à la suite François Hollande qui déclare Uberpop illégal et cible privilégiée des interventions policières. Et puis le PDG d’Uber qui jette finalement l’éponge.

Alors on se dit qu’on se trouve dans un épisode typiquement français : les corporatismes qui prennent en otage les pouvoirs publics malgré le succès de nouvelles pratiques auprès du grand public.
Sauf que l’incendie Uber se propage sur l’ensemble de la planète. A Mexico ce sont 10000 taxis qui manifestent, à New-York les 20000 VTC sont accusés de renforcer les embouteillages, le Maire Di Blasio envisage de limiter leur croissance. A Séoul Uber voit le jour sous une autre forme, sous un autre nom : Kakao Taxi et se concilie les taxis existants. A Montréal les taxis utilisent la manière forte contre les Uber , mais à la canadienne : juste des œufs balancés sur les voitures
Alors que nous annoncent ces grandes manœuvres ? On pressent vaguement que la révolution numérique est en train de bouleverser tout notre système productif et nos pratiques de consommation. Dès 2013 Le Clairon s’était interrogé sur la question :
Le secteur des services à l’heure d’internet 2.
Renouveler le tertiaire : des services pour aujourd’hui et pour demain !
Amateurs versus Pros
En ligne de mire, les grands réseaux de vente ou de services : B for Bla banque est une activité de plus en plus immatérielle, le contact avec un employé étant réservé à des opérations exceptionnelles (montage de prêts, investissements…), la poste concurrencée par les mails doit trouver de nouvelles prestations pour rentabiliser le réseau des facteurs, Les services des impôts voient leur activité réduite et modifiée par les déclarations en ligne, la musique en ligne , le livre numérique mettent en danger disquaires et libraires. La liste est longue.
Face à ce Tsunami, on peut observer certaines zones de résistance Dans la banque, si 60% des clients souhaitent des services par le canal numérique, le contact avec un conseiller est encore apprécié par 25% des clients. En conséquence, les enseignes bancaires ne sont pas prêtes pour l’instant à liquider leur réseau physique (et à affronter les conséquences sociales d’une telle orientation). Dans la santé, face à la concurrence des lunettes en ligne, la rencontre avec un opticien de proximité est vécue par la majorité des clients comme rassurant (tant que les mutuelles prennent en charge le surcoût)
Mais finalement, la surprise vient plutôt de l’explosion des services de particulier à particulier qui prend de court des secteurs classiques de service qui ne l’avaient pas du tout venir : Les médias de petites annonces, complétement balayés par Leboncoin, l’hotellerie et les locations saisonnières menacées par Airbnb, les taxis par Uber, la SNCF et les autocars par BlaBlacar, la location de voitures par Ouicar ou Drivy, les traiteurs et restaurateurs par Cookening ou Supermarmite …
Selon une étude réalisée par l’organisation professionnelle des hôteliers espagnols, l’offre pour les locations touristiques entre particuliers a dépassé en 2014 celle des hôtels et des autres types d’hébergements traditionnels.20150715-150357-g La seule ville de Barcelone concentre à elle seule plus de 137.000 lits sur les plateformes collaboratives, soit presque le double de l’offre conventionnelle, selon cette étude.
D’après la SNCF , le covoiturage aurait entraîné la perte d’un million de voyageurs pour le réseau du chemin de fer.
Le phénomène s’accélère. Chaque année, chaque mois qui passe, met en avant de nouveaux services, de nouveaux modes de consommation qui inquiètent les producteurs en place.
A quoi tiennent ces succès ?
• D’abord aux technologies de l’information : que serait Uber sans les GPS dans nos smartphones, sans les algorithmes qui mettent en relation immédiate l’offre de transport et la demande de l’usager ? Que serait Airbnb sans la cartographie numérique et sans la photographie numérique qui met en valeur la proposition de séjour.
• Et puis une autre démarche des offreurs de service qui s’appuie sur une autre attitude des clients. Par exemple l’offre informelle de taxi a toujours existé, peu dans les pays développés où les contrôles sont plus stricts, mais largement dans les pays moins développés.taxi brousse En Afrique ou en Inde les propositions de simples conducteurs sont légion aux abords d’une gare ou d’un aéroport. Généralement moins chers mais aux risques et périls du voyageurs.Les tarifs peuvent réserver des surprises et l’arrivée à bon port n’est pas toujours garantie.

Le génie d’Uber – et d’autres sites comparables- c’est de proposer un tiers de confiance, à savoir : grâce au site, les prestataires sont enregistrés, les risques sont assurés, les transactions monétaires sont exclues au profit d’un règlement en ligne selon un tarif transparent et connu à l’avance. Ajoutons que les prestataires sont notés (ainsi que les clients), rendant moins probable une mauvaise surprise.
• Au final des tarifs plutôt inférieurs aux prestataires officiels et une qualité de service annoncée et contrôlée supérieure. Que demande le client ?
• Une meilleure utilisation des ressources matérielles : De nombreuses études démontrent qu’en moyenne, une voiture est inutilisée 95% du temps et coûte plus de 5000 € par an à son propriétaire.

Une nouvelle génération de service se profile avec l’apparition de nouveaux protocoles du type Blockchain qui pourraient amener à une nouvelle étape et à la disparition des plates-formes et de la notion de tiers de confiance. Nul besoin dans ce cas d’un intermédiaire. Par construction les données sont sécurisées et l’historique des transactions infalsifiable.

  • Alors pourquoi hésiter ? Comment interpréter la réticence des pouvoirs publics?
    Aux quatre coins de la planète les pouvoirs publics hésitent entre trois attitudes : laisser faire, interdire ou réguler.
    • Le laisser faire n’est pas tenable longtemps. Les corporations menacées ont des moyens de se faire entendre : les taxis bloquent la circulation, les hoteliers invoquent les pertes d’emploi dues à la concurrence jugée déloyale des particuliers. Les rentrées fiscales sont menacées d’assèchement.
    L’interdiction : En Allemagne ce sont les tribunaux qui ont rejeté tout service UberPop. En France la loi Thevenoud (oui! le député qui souffre de « phobie administrative ») prévoyait une interdiction au 1er janvier 2015. Mais il a fallu que la société Uber retire son application Uberpop pour que l’interdiction soit effective, vue la faiblesse juridique de la décision.
    La régulation : En Californie, des projets de loi sont avancés pour réduire la portée du service Airnbnb. A paris la mairie traque les abus et les multi-propriétaires . A Barcelone la nouvelle municipalité a décidé de réduire l’activité d’Airbnb, accusé d’aggraver la crise du logement. L’an dernier, Airbnb a conclu des accords avec des villes telles que Amsterdam aux Pays-Bas, ou Washington et Chicago aux Etats-Unis, afin d’appliquer une taxe aux touristes utilisant ses services. La commissaire européenne au Marché intérieur et à l’Industrie, Elzbieta Bienkowska, a par ailleurs annoncé récemment qu’une réglementation de ce type d’activités serait présentée d’ici quelques mois.
    Les deux premières attitudes ne manquent pas de partisans : libéralisme de laissez- faire ou conservatisme protectionnisme, qui, chacun, mènent à terme à la destruction des structures qu’ils prétendent défendre.
    La régulation s’impose comme la solution pour accompagner ce puissant mouvement sans dynamiter les protections actuelles et les contributions fiscales existantes. Les questions à régler sont vastes :
    • -Le périmètre de l’activité et le nombre de prestataires : La ville de New-York envisage de limiter la croissance des VTC dans la ville Dans de nombreuses villes les offreurs de Airnbn doivent s’enregistrer auprès des autorités.
    • –Des limitations à l’activité : A Barcelone, les offreurs d’Airbnb ne peuvent louer que 2 chambres maxi et pendant un maximum de 1 mois pour une totalité de 4 mois dans l’année, comme à San Francisco et Amsterdam.
    • –Le statut des prestataires :En Californie les chauffeurs d’Uber doivent être considérés comme des salariés, ont estimé les autorités californiennes dans un jugement, rendu public mercredi 17 juin, à l’inverse des positions d’Uber qui les considère comme des travailleurs indépendants : ils ne perçoivent pas de rémunération fixe mais conservent environ 80% du prix de chaque trajet. Ils ne bénéficient pas d’avantages sociaux. Et prennent aussi en charge les frais d’essence et de maintenance de leur véhicule.
    • . La fiscalité des activités : Si une taxe de séjour a été mises en place dans beaucoup de villes, les activités de loueur ne sont pas soumises à la TVA, sauf pour la commission perçue par le site Airbnb. En revanche les loueurs doivent déclarer les revenus générés par l’activité. De même les chauffeurs occasionnels de feu Uberpop doivent déclarer leurs revenus au titre d’auto-entrepreneurs. En théorie les nouvelles activités devaient donc être soumises aux mêmes contraintes sociales et fiscales que les entreprises classiques. Le problème réside dans la difficulté du contrôle
    Le contrôle des activités : Le caractère occasionnel de l’activité, la dispersion entre des milliers de prestataires, rend très difficile un contrôle efficace des pouvoirs publics et incite donc les prestataires à choisir l’évasion fiscale. La solution technique consisterait en une obligation imposée au site gestionnaire de communiquer aux services publics l’état détaillé de l’activité de chacun des prestataires. Les sites évidemment s’y refusent et pour l’instant aucune autorité ne s’est risquée à l’imposer par la réglementation.

On n’a pas fini de parler de ces nouveaux services. On peut simplement regretter que les divers gouvernements , au lieu d’anticiper ces transformations qui auront un impact majeur sur nos société , se contentent de répondre au coup par coup aux pressions des acteurs et des corporatismes.
Certains voient dans l’apparition de ces nouveaux services la préfiguration d’une société post-capitaliste où chacun serait à la fois producteur et consommateur. Ne rêvons pas. Pour l’instant on peut simplement considérer qu’il s’agit de l’extension des rapports marchands à la sphère privée. L’innovation provient essentiellement du numérique qui nous libère de la nécessité des structures administratives d’une entreprise et réduit drastiquement le montant du ticket d’entrée et les coûts de transaction. Un circuit court du particulier producteur au particulier consommateur, en quelque sorte.economie-collaborative-partage-640x375 Une manière de dépasser la frontière entre amateur et professionnel.
Mais, dans ce vaste mouvement, il existe aussi des démarches purement collaboratives, où le profit ne rentre pas (ou de manière secondaire) en ligne de compte et qui peuvent vraiment transformer les rapports sociaux. .Mais c’est un autre sujet que Le Clairon ne manquera pas de développer.

Eloge de l’amateurisme

« Et toi, Norbert, Quelle est ta passion ? » s’enquiert Séverine*, curieuse de savoir à quoi passe ses journées un jeune retraité (la scène se passe en 2010) .Et la question me laisse un peu perplexe : «Je n’ai pas une passion, j’ai plusieurs centres d’intérêt.  En ce moment c’est plutôt la plomberie, mais il y a aussi la photo, la cuisine, l’oenologie, le blog du Clairon, le Qi Qong, les promenades avec le chien … » Il faut dire que Séverine, enseignante trentenaire, célibataire et sans enfant, plutôt avenante, a voué sa vie et son temps libre à la pratique et l’approfondissement de l’Aïkido. aikidoOn la voit ainsi, pieds nus dans des sandales par tous les temps comme un moine guerrier, visiter tous les stages où souffle l’esprit du maître «o Sensei ». Sur le tatami, vétue d’un « hakama » – la jupe noire qui se rajoute au kimono- rapiécé qui indique l’ancienneté de sa vocation, elle choisit des partenaires qui lui permettent de faire écho à ses recherches personnelles, sans plus d’intérêt pour la personne qu’elle a en face d’elle. Et je ne doute pas que ses nuits soient habitées par des interrogations sur la dernière technique qu’elle a vu pratiquer par O Senseï.

Rien de tel chez le paisible retraité qui lui fait face et qui revendique son statut d‘«amateur», voire de « dilettante », deux qualificatifs très déconsidérés dans le monde d‘aujourd’hui. Quoi de pire, en effet,  pour un Premier Ministre, voire un Président de la République d’être taxé dans la presse d ‘«amateurisme ». A l’inverse l’évocation du « professionnalisme » d’un grand médecin ou d’une star du show-business constitue le meilleur des éloges médiatiques.

Cette image de dilettante que je ne récuse pas, je ne l’ai pas toujours revendiquée, notamment dans les milieux de travail que j’ai fréquentés.  Souvent je l’ai subie, sur la base d’un malentendu : Dans la plupart des organisations, les responsables ne conçoivent pas l’idée qu’on puisse faire son travail avec sérieux et compétence, en conservant sa liberté de jugement et une certaine distance par rapport aux objectifs affichés du service. C’est le règne des managers et des technocrates, un univers de pensée et de comportement « unidimensionnel », au sein duquel l’esprit critique ou les comportements antisystémiques sont progressivement bannis (L’homme unidimensionnel – Herbert Marcuse 1964). manif 35hC’est pourtant bien de ce coté-là que je me retrouvais systématiquement, du coté des syndicalistes et des personnalités trop indépendantes pour espérer une carrière confortable et reconnue.

Alors, la retraite venue, une fois les enjeux des situations professionnelles éloignés, je pensais pouvoir me consacrer dans la sérénité à des activités, individuelles ou collectives, débarrassées des impératifs de performance et de résultats. A l’expérience je constate que ce n’est vrai qu’en partie.

Jean Viard est sociologue, co-auteur de « La France des temps libre et des vacances » (éd. de L’Aube, novembre 2009), il a beaucoup travaillé sur les loisirs. Sur cette question du challenge, il dit :

« On vit dans une société obsédée par la performance, il faut être excellent au lit, au travail, à table. C’est une véritable idéologie.

Cette obsession envahit aussi le temps libre. Il y a une culture du stress du temps libre. Pourtant cuisiner, [ ce n’est pas forcément Masterchef ], c’est une façon de prendre le pouvoir sur le temps, sur son corps. »

Eh oui ! il faut le dire : dans les milieux associatifs, sportifs ou culturels, où sont massivement présents des retraités – qui n‘ont apparemment plus rien à prouver en termes de carrière, d’avantages ou d’honneurs- on retrouve pareillement la lutte pour les résultats, pour la reconnaissance personnelle auprès des milieux de spécialistes ou de pairs, voire même un positionnement dans un statut de « professionnel » expert.

Il n’est pas dans mon propos de dénigrer ici le souci de qualité que chacun peut apporter dans des activités qui lui tiennent à coeur.photographe chambre bis Les moyens existent maintenant pour que des amateurs voisinent l’excellence dans des domaines comme la cuisine, la photo, la vidéo, la musique, les arts plastiques … et même le bricolage, le bâtiment et d’autres domaines où les outils (informatiques, logiciels, électro-portatifs ou mécaniques) sont maintenant abordables  par le grand public.

Mais de grâce, n’abandonnons pas l’heureux état de l’amateur, qui choisit ses actions pour le plaisir qu’il y trouve, qui produit plus pour le partage que pour le gain, sans cette obsession du résultat à tout prix qui empoisonne le milieu du travail en entreprise.

Amateur et fier de l’être !

*Le prénom a été changé

Dans un autre sujet nous abordons l’évolution respective (juridique, économique, fiscal…)  de ces deux sphères : Amateurs versus Pros

Et le blog préféré du Clairon:

banniere les mots justes bis