Salut les confinés ! -6-

Covid19 : les chiffres comptent !

Depuis mardi 17 mars nous sommes confinés. Comment la vie se déroule-t-elle dans ce village du péri-urbain lyonnais. Comment nous tenons-nous au courant de la marche chaotique du monde entre Venise, Copenhague et Washington où nous avons des amis ? Quels débats, quelles attentes, quels espoirs germent-ils dans cette situation de douce réclusion?

Chaque jour le Ministre de la santé et le directeur général de la santé rendent compte de l’évolution de l’épidémie, essayant de répondre à l’exigence de transparence que ressent la majorité des citoyens.

Du coté des médias sociaux, l’épidémie suscite de nombreuses vocations d’apprentis épidémiologistes plus ou moins inspirés.

Aujourd’hui le Clairon va essayer, en toute modestie, de porter le regard sur la manière dont sont fabriqués les différents indicateurs qui nous sont présentés.

Le nombres de cas déclarés : Il s’agit du nombre de cas diagnostiqués après un test PCR en hôpital. Un certain nombre de test dans les laboratoires médicaux en ville agréés, sur ordonnance d’un médecin commence à être disponible malgré un gros retard à l’allumage dû au manque de matériel. Chiffre officiel 40 174 cas depuis le début de l’épidémie. Tout le monde s’accorde à estimer ce chiffre très largement sous-estimé du fait du petit nombre de tests réalisés.  En réalité, sans doute 3 à 4 fois plus. La semaine dernière, pour la première fois, se rajoutent 40.000 nouveaux cas de coronavirus estimés par les généralistes en ville et remontés à Santé Publique France. En l’absence de test à la portée des généralistes, ce chiffre est incertain.

Le nombre de cas hospitalisés/ en réanimation. Ce sont les indicateurs les plus fiables, car ils sont transmis en temps réels par les établissements de santé à Santé Publique France. Au 29 mars 19 354 personnes sont hospitalisées. 4 632 cas graves nécessitent des soins très lourds en réanimation

Les décès : Il s’agit des décès déclarés en Hôpital sur des malades déclarés COVID19. Au nombre de 292 le 29 mars C’est un indicateur fiable mais incomplet. Il n’inclue pas pour l’instant les morts en EHPAD et ceux à domicile. Il permet de suivre la progression de l’épidémie et devrait nous annoncer la stabilisation tant attendue

En régime normal, avant le COVID 19, en mars 2019 p.ex, on enregistrait chaque jour 2000 décès, toutes causes confondues. Parmi ces décès, 57,5 % étaient déclarés en Hôpital ; 10,9 en maison de retraite et 26,7 % à domicile.

Donc les chiffres de l’hôpital ne reflètent qu’une grosse moitié des décès en France. Les autres sont déclarés à l’état civil des 36 000 communes de France sans indication des causes de la mort, et centralisées par l’INSEE qui s’est organisé récemment pour publier chaque jour cet indicateur https://insee.fr/fr/information/4470857

Cet indicateur permet de repérer la surmortalité due à l’épidémie. Pour l’instant la surmortalité n’a été observée qu’au niveau local (Grand Est, Ile de France)

Les décès en Ehpad ne faisaient pas l’objet d’une procédure particulière.  A partir de la semaine prochaine ils seront centralisés auprès de Santé Publique France sur la base d’une estimation (compte tenu de la pénurie de tests) des établissements sur les cas suspecté COVID19.

  • Les décès au domicile sont déclarés en mairie, toutes causes confondues. Sont transmis à l’INSEE et à l’INSERM qui en fait l’étude a posteriori. Pour l’instant les médecins qui établissent les certificats n’ont pas les moyens d’établir avec certitude la cause COVID19, vue la pénurie des tests. Ceux-ci ne sont pas inclus dans les 34 maladies à déclaration obligatoire comme la rougeole, le chikungunya, la rage … qui sont des maladies contagieuses à présence permanente.
  •  Le taux de mortalité (nombre de décèsCOVID19/nombre de cas diagnostiqués) est très différent suivants les pays : de plus de 10% en Italie, il s’établit à 0,5 % en Allemagne et 5% en France. Cela dépend essentiellement de l’avancée dans le temps de l’épidémie et surtout de la politique de dépistage : l’Allemagne va porter, d’ici fin avril, les tests à 200 000 par jour, la France à 50 000 si tout va bien.
    En chine, c’est l’heure des bilans : la mortalité se situerait à 1,4% dans la localité de Wuhan. Mais des révélations récentes suspectent une sous-déclaration des décès.

Ce qu’il faut retenir :

  • Le nombre de cas réels est largement sous-estimé, vu l’importance des cas sans symptôme. La multiplication à venir des tests permettra de mieux cerner cette population. Sans être devin, il devrait à terme dépasser le million à la sortie du confinement (surtout si on rajoute les positifs aux tests sérologiques, c’est à dire tous ceux, symptomatiques ou non, qui ont contracté le virus dans le passé récent et qui ont surmonté l’infection) .
  • Le nombre de cas en réanimation est l’indicateur stratégique pour la survie du système hospitalier
  • Le nombre des décès devrait être complété prochainement pour se rapprocher de la réalité. Pour l’instant l’indicateur actuellement disponible des décès en Hôpital permet de suivre fidèlement la progression de l’épidémie.
  • Le dépistage (test + isolement) sera absolument décisif à la sortie du confinement pour éviter un rebond de l’épidémie, tant qu’un vaccin ne sera pas disponible

A voir : Thierry Crouzet un internaute qui aime les chiffres et l’informatique a créé un modèle pour suivre l’épidémie . Son BLOG

Salut les confinés – 5-

Vie quotidienne en confinement

Depuis mardi 17 mars nous sommes confinés. Comment la vie se déroule-t-elle dans ce village du péri-urbain lyonnais. Comment nous tenons-nous au courant de la marche chaotique du monde entre Venise, Copenhague et Washington où nous avons des amis ? Quels débats, quelles attentes, quels espoirs germent-ils dans cette situation de douce réclusion?

Hier Danièle est allée faire des courses alimentaires (c’était son tour). Première tentative au Leclerc le plus proche.

Et tout d’abord un bruit de fond qu’on perçoit à distance avant de s’approcher de l’entrée. Le bruit des roues du chariot sur le revêtement goudronné. Des files de chariot dès l’ouverture à 8 h 30. Des chasseurs- clients souvent masqués et munis de gants et bien déterminés à ramener leurs indispensables vivres dans leurs tanières. Danièle a préféré se rabattre sur la petite supérette du village.

Plus tard dans la matinée c’est la demi-heure de pratique physique. Danièle s’improvise professeur de Qi Qong au soleil dans le jardin. Les cerisiers commencent à fleurir .
Nora, notre fille qui partage notre habitation mais dans un logement séparé préfère pratiquer son yoga chez elle. Antonio profite de la non-école pour se lever tard.
Céline, notre locataire dans un logement séparé aussi, partage nos activités, avec distances de sécurité. Nous pratiquons le co-confinement avec précaution. On peut ainsi se retrouver pour le repas, sur la terrasse en plein air, autour d’une grande table qui respecte la distance, avec des couverts et plats séparés.

L’après-midi c’est notre promenade, nous deux avec le chien dans un rayon de 1 km autour du domicile. De jour en jour on rencontre (à distance ) les mêmes promeneurs avec les mêmes chiens.
Et hier en fin de journée, on a testé une conférence familiale sur Internet. Une manière d’avoir des nouvelles :

Mathias et Noémie rangent les cartons du déménagement de samedi dernier. Clara et Dimitri se sont lancés dans le débroussaillage et le jardinage. Ils étaient en congé mais Clara devrait reprendre le travail lundi, mais sans consigne de son employeur qui aurait fermé le siège de l’entreprise. Nora qui apprécie en général les sorties, les soirées avec les copains ronge son frein à la maison entre télétravail et télé scolarité de son fils. Antonio est parti chez son père pour voir sa petite demi-soeur qui vient d’arriver … Et puis ça nous permet de voir en direct le petit dernier qui fait des progrès tous les jours.

Comme le soulignent la plupart des internautes confinés, c’est nécessaire de se doter de nouvelles routines . Pour nous , ça ne nous a pas beaucoup changé de notre vie de retraités dans un environnement privilégié .

Ce qui n’est sans doute pas le cas de tous les confinés.Quand on pense aux familles des cités coincées dans un F4 dans une barre de HLM ou pire les SDF …

Salut les confinés -3-

Depuis mardi 17 mars nous sommes confinés. Comment la vie se déroule-t-elle dans ce village du péri-urbain lyonnais. Comment nous tenons-nous au courant de la marche chaotique du monde entre Venise, Copenhague et Washington où nous avons des amis ? Quels débats, quelles attentes, quels espoirs germent-ils dans cette situation de douce réclusion?

Bas les masques !

On a eu la nouvelle hier, Filo, notre petit fils qui vit à Vincennes avec sa mère est sans doute atteint : fièvre, toux, fatigue les symptômes suggèrent au médecin un COVID19. « Suggèrent … » Pas moyen d’en savoir plus, car les tests ne sont pas accessibles pour ceux qui peuvent rester chez eux. Alors, sa mère qui partage son confinement est -elle contaminée ou sera-telle contaminée ? Impossible à savoir. Sans doute, dit le médecin.

La mère et le petit rentrent donc chez eux, croisent sans doute de nombreux passants dans la rue ou dans le métro. Sans protection.  Eh oui ! Aucun masque disponible ! Pareil pour le gel hydroalcoolique. Y a-t-il un dispositif de surveillance particulier des contaminés ? Un suivi par téléphone ? Un confinement renforcé avec livraison des courses ? Eh non !

Pendant ce temps les autorités essayent de faire honte au gens qui vont faire un jogging à coté dans le bois de Vincennes en respectant les distances de sécurité, et les surveillent avec des drones policiers. Où sont les insouciants ?

Une partie de la population néglige les règles de confinement, c’est sans doute vrai. Mais on peut penser qu’elle serait mieux disposée si les autorités mettaient en œuvre toutes les précautions nécessaires.

Alors, impréparation des autorités ?

Cette histoire de masque revient sans cesse : pas assez pour les soignants, pas assez pour les caissières de supermarché, pas assez pour les simples citoyens qui commencent à tousser. Après avoir évoqué pendant des semaines de simple problèmes de logistique pour distribuer les stocks d’état, on a fini par se rendre compte qu’il n’y avait pas de stock stratégique, rien, nada (à part 120 millions de masques chirurgicaux qui ne peuvent pas protéger les soignants à la différence du FFP2 introuvable). Alors, pour évacuer les responsabilités  on évoque le marché noir , les saisies policières dans des parapharmacies tenues par des chinois, on fait appel aux dons,  etc.

Pour la première fois Olivier Véran a reconnu la situation réelle : tout en déportant la responsabilité sur son prédécesseur en 2012 Marisol Touraine qui avait détricoté la notion de stock d’état. Il revenait dès lors à chaque institution de faire ses réserves stratégiques en masques, vêtements de protection, gel etc. C’est dire qu’avec les problèmes de financement, les hôpitaux ont vite oublié les stocks de précaution. L’idée derrière c’est que quand on en a besoin, il suffit de s’en procurer sur le marché et notamment auprès de l’industrie chinoise, bien moins chère. On oubliait ainsi qu‘en cas d’épidémie la planète entière recherche les mêmes produits : il n’y a plus de marché.  

Il faut dire qu’un mauvais souvenir a sans doute pollué la question : La grippe A ou grippe porcine ou grippe mexicaine – H1N1 en 2009.

Dès le printemps 2009, un nouveau et méchant virus grippal était apparu au Mexique. L’OMS l’avait rapidement qualifié d’hautement dangereux puis déclaré comme PANDEMIE.

Tous les états avaient donc anticipé l’arrivée de l’épidémie pour l’automne et l’hiver prochain. En France Roselyne Bachelot, ministre de la Santé de Sarkosy, avait mis le paquet : 94 millions de doses de vaccin, 30 millions de Tamiflu (un antiviral qui s’est révélé finalement inefficace) et un milliard de masque chirurgicaux et 700 millions de FFP2. On a parlé d’un plan de 1,7 milliards d’€. Le public avait réagi mollement aux invitations à se faire vacciner. Danièle et moi, nous avions fait la queue dans un gymnase, par civisme comme un peu moins de 6 millions de français.  Et surtout le virus s’est révélé faiblard, même pas au niveau de la grippe saisonnière. Bref un fiasco, une casserole que Bachelot a traînée longtemps, contrariant ainsi ses ambitions politiques.

Alors cet épisode de la grippe a sans doute définitivement découragé les responsables politiques à se préparer à une pandémie.

Mais cela n’aurait pas dû les dispenser d’être réactifs. Courant janvier les données de l’épidémie du coronavirus étaient sur la table, les chinois avaient joué la transparence , après un léger retard à l’allumage bureaucratique. Or ce n’est que fin février que les masques ont été commandés : plus de disponibilités sur le marché international, on s’est tourné vers des industriels français dont peu avait survécu à l’atonie de la demande.

En Bretagne, Honeywel avait délocalisé sa production en Tunisie :

Les chinois qui voient le péril reculer et leur demande de masque fléchir, s’offrent désormais le rôle du bon samaritain en fournissant les équipements tant désirés aux européens. C’est sans doute auprès d’aux que Véran a passé sa commande de 250 millions d’unités.

Et ne parlons pas des tests. Dès le début mars la Corée du Sud était en capacité de pratiquer 20 000 tests par jour quand en France nous étions à 1000/ jour (qui a été porté à 8000/jour récemment). Et les résultats sont là : une croissance de l’épidémie largement contenue.

Alors, on ne va pas tirer sur l’ambulance. Au stade où nous en sommes, les occasions ont été ratées. Nous n’avons plus le choix : restons chez nous !  pour essayer de soulager le système de santé et les soignants en première ligne.

Salut les confinés ! – 2-

Depuis mardi 17 mars nous sommes confinés. Comment la vie se déroule-t-elle dans ce village du péri-urbain lyonnais. Comment nous tenons-nous au courant de la marche chaotique du monde entre Venise, Copenhague et Washington où nous avons des amis ? Quels débats, quelles attentes, quels espoirs germent-ils dans cette situation de douce réclusion?

Chaque matin la presse est épluchée sur le net. Inutile de dire le sujet de mes recherches. Les infos qui nous parviennent interrogent la gestion de la crise par le gouvernement :

  • L’étude des épidémiologiste anglais (Neil Ferguson -Imperial College, Londres – voir cet article du Monde) met en perspective l’épidémie : progression exponentielle, pas de repli véritable du virus tant qu’une part importante de la population (60 à 70 % de la population) n’aura pas été contaminée et n’aura développé ainsi son immunité (« immunité collective ») .
  • Ensuite plusieurs scénarios sont envisagés pour freiner la progression de la maladie. Un chiffre choc : si rien n’est fait, en 2020, 510 000 morts au Royaume-uni en 4 mois(à droite ci-contre les projections pour GB et USA).
  • Les confidences d’Agnès Buzyn dans la presse : En tant que médecin au fait de l’actualité de la Chine, elle aurait prévenu le gouvernement dès janvier de la gravité de l’épidémie. On aurait pu espérer qu’elle remue ciel et terre pour donner l’alerte. Elle a préféré se prêter à une « mascarade » – ce sont ses termes-, à quitter son poste de ministre de la Santé, à se présenter à une élection qui auraient dû être reportée et supporter une défaite peu glorieuse. Edouard Philippe n’a pas démenti, arguant que les scientifiques n’étaient pas tous d’accord sur le sujet.
  • Un collectif de médecins porte plainte contre le premier ministre et le ministre de la santé pour n’avoir pas agi à temps pour endiguer l’épidémie de Covid-19 en France. Il leur reproche de s’être abstenus « volontairement de prendre ou de provoquer les mesures permettant […] de combattre un sinistre de nature à créer un danger pour la sécurité des personnes »,

Au bout du compte, beaucoup de temps a été perdu, avant qu’on commande la fabrication des masques auprès des rares entreprises françaises qui en avait gardé la capacité, avant d’envisager la fermeture des écoles, puis des commerces et lieux publics, puis de déclarer le confinement.

Comment l’expliquer ? Comment expliquer que des responsables politiques bien informés, que des scientifiques compétents aient pu hésiter, aient pu reporter le moment des décisions alors que les données de l’épidémie étaient sur la table.

A mon sens il s’agit d’une méconnaissance profonde (ou un déni tacticien ?) de ce qu’est une progression en matière d’épidémie.

Chaque jour, les autorités ont rendu publics les chiffres de l’épidémie, le nombre de décès, le nombre de cas supplémentaires depuis la veille, mais un autre chiffre -stratégique, lui- restait dans l’ombre : tous les 3 jours le nombre de cas double ! C’est ce qu’on appelle une progression géométrique (et non pas arithmétique). Illustrons les deux termes :

-Progression arithmétique : A partir de 1000 cas au jour J, la progression est, par exemple de 500 cas par jour. A J+1 on en est à 1500 cas, à J+2 on en est à 2000 ; au Jour J+9 on en est à 5000 cas. A J +12 on en est à 6500 cas

-Progression géométrique (ou exponentielle) : A partir de 1000 cas au jour J, le nombre de cas double tous les 3 jours. A J+3 on en est à 2000, à J+6 on est à 4000, à J+9 on en est à 8000. A J +12 on en est à 16000cas !

Au fur et à mesure de l’avancée dans le temps, l’écart entre deux progressions s’agrandit, devient monstrueux. Tout s’est passé comme si nos responsables ne connaissaient que l’arithmétique Et puis en cas de doute il suffisait de regarder les chiffres de l’Italie qui avait juste 8-9 jours d’avance sur nous.

Du coup nous nous sommes tournés vers l’exemple chinois en l’édulcorant puisque nos mœurs politiques et sociétales ne peuvent être comparés.

Ça donne la quarantaine en conservant une bonne partie des transports, ça donne le confinement mais sans comité de quartier du parti communiste pour contrôler, ça donne les autorisations de sortie papier versus le trackage numérique de tous les déplacements des confinés et surtout la géolocalisation de tous les malades testés positifs à travers Baï Du, le google chinois …

Du coup, on a négligé d’autres exemples :

-la Corée du Sud qui a mis en place un dispositif massif de tests : 10 000 par jour (au moment où on en pratiquait 1000 en France) et un suivi numérique et physique de tous les infectés. Résultat : une épidémie contenue assez tôt

-Taïwan et Singapour se sont appuyés énormément sur le numérique et des mesures de confinement très ciblées

Ces deux exemples démontrent leur efficacité avec un endiguement efficace de la maladie. Il faut dire que les populations ont encore en tête le SRAS de 2003 qui les avaient durement frappées (à la différence de la France largement épargnée).

Ces méthodes n’étaient pas applicables en France pour des raisons culturelles (rejet d’un état policier…) mais aussi de moyens techniques : la pénurie de masques, la faible disponibilité des tests, la faible réactivité sur le numérique…

Danièle, mon épouse qui partage mon confinement, tient un journal régulier dans lesmotsjustes

Salut les confinés !

Depuis mardi 17 mars nous sommes confinés. Comment la vie se déroule-t-elle dans ce village du péri-urbain lyonnais. Comment nous tenons-nous au courant de la marche chaotique du monde entre Venise, Copenhague et Washington où nous avons des amis ? Quels débats, quelles attentes, quels espoirs germent-ils dans cette situation de douce réclusion ?

C’était mardi après-midi, notre première sortie sous le régime du confinement, munis chacun de notre attestation cochée au dernier alinéa:

  • > déplacements brefs, à proximité du domicile, liés à l’activité physique individuelle
    des personnes, à l’exclusion de toute pratique sportive collective, et aux besoins
    des animaux de compagnie.

Et notre chien en guise de laisser-passer

Un petit tour dans les vergers, retour par le chemin de la Clôtre. Pas un chat dans les rues. Ça contraste avec le mardi matin où chacun avait tenu à profiter du beau temps avant le début officiel du confinement. On a le sentiment que la météo nous fait le cadeau d’un passage ensoleillé prolongé pour nous consoler de cette situation un peu angoissante.
Voici 3 jours que nous nous interrogeons sur les précautions à prendre. Pas question de céder à la panique. La crise risque de durer. A Wuhan, ils en sont à 8 semaines de confinement sévère et ce n’est pas fini. Chez nous le virus n’est pas présent partout mais dans 15 jours il sera sans doute dans notre environnement immédiat.

Les vieux n’ont pas plus de risque de contracter la maladie. En  revanche les conséquences peuvent être plus graves que pour les plus  jeunes. La fragilité respiratoire (les bronchites à répétition) augmente la gravité.
 -Les grandes réunions familiales (genre anniversaires) il faut les reporter .
 -Les repas hebdomadaires (la « cantine » du mercredi ) il faut les annuler.
-Les visites aux personnes vulnérables on peut peut-être les garder avec des précautions?
 Nous avons décidé le garder le contact avec Antonio (à distance de sécurité) qui habite avec sa mère dans l’autre partie de la maison, même si ce n’est pas recommandé pour les vieux que nous sommes.
 Un moment nous avons eu l’idée de partir quelques jours en camping-car ; c’est une forme de confinement plutôt agréable. Mais les restrictions de circulation ont tué dans l’œuf notre projet.
Ce sont là des réflexions de retraités. Je pense aux jeunes qui nous entourent qui continuent d’aller au travail (lorsque l’entreprise le juge indispensable), de s’occuper des enfants, de faire leurs courses etc… Pas facile
 

Jeudi matin : le frigo est vide après une semaine de restrictions, il est temps d’aller faire les courses au Leclerc le plus proche (5km). Des amis m’ont prévenu; samedi, lundi, encore mardi c’était de la folie : parking plein à craquer, files d’attente monstres, rayons dévalisés. La panique , la peur que les commerces soient totalement fermés avaient poussé des hordes de consommateurs vers les commerces alimentaires.

Or aujourd’hui, rien de tel. Les rayons ont été réapprovisionnés sauf la farine, les pâtes, et les conserves. Les clients pas trop nombreux circulent entre les allées dans le calme. Avec quelques aménagement pour protéger les employés : panneaux de plexiglas devant les caissières, cordon de distance devant les balances des fruits et légumes. Au rayon alimentation animale je croise une cliente ravie devant les étals regarnis : Samedi il n’y avait plus rien – le désert !

Nous profitons donc de ces instants de liberté. il paraît que certains en abusent, en profitent pour faire des rassemblements interdits . A Collioure, Marc, le frère de Danièle réfugié dans le sud, nous informe que l’accès des plages a été interdit par la préfecture : on se serait cru face à l’affluence habituelle d’un week-end ensoleillé de printemps. En Italie le gouvernement réfléchit à des restrictions nouvelles : réduction des horaires d’ouvertures des commerces, interdiction de toute activité sportive ou physique à l’extérieur.

Nos amis de Venise s’inquiètent devant ce qu’ils perçoivent comme de la désinvolture des français face à un danger qu’ils sous-estiment : L’appel de Venise . Et rappellent qu’on a juste une grosse semaine de retard sur notre voisin.

Vers toujours moins de travail ?

Le travail s’est invité dans les débats de la présidentielle. Revenu universel, déclin du travail dans nos société à l’heure du numérique, valeur travail…logo-elections-2017-presidentielles

Il semble que deux types d’analyses concurrentes traversent dans le même temps  les familles politiques : celles de gauche et celles de la droite libérale :

  • Le travail est en déclin dans nos société évoluées sous l’effet de l’automatisation et d’introduction du numérique. Il faut adapter nos systèmes sociaux à cette raréfaction : Réduction du temps de travail, revenu universel.
  • Le travail a de l’avenir. S’il est détruit du fait de la modernisation, il apparaît de nouveaux secteurs qui maintiendront l’activité. Le travail est le seul moyen de conserver la dignité à des citoyens travailleurs. Il faut redoubler les efforts en matière de croissance et de compétitivité.

Alors avant d’aborder le cœur du débat, il peut être utile de porter un regard rétrospectif sur l’évolution du travail pendant les quarante-cinq dernières années. Et pour s’affranchir des questions polémiques (faut-il partager le gâteau des heures travaillées ou augmenter le gâteau ?), laissons de côté les politiques menées.  Parlons de quantités globales de travail.

  • Entre 1970 et  2015, le nombre total d’heures travaillées en France a baissé passant de 44,2 à 40,6 milliards d’heures  alors que le PIB* a été multiplié par 2,5. Dans cette période la population totale est passée de 52 à 66 millions d’habitants avec chaque années 850 000 jeunes à insérer sur le marché du travail. Par quel miracle a-t-on pu fournir du travail à toujours plus de travailleurs avec moins d’heures travaillées ?  Le temps de travail (heures travaillées par an et par emploi – temps pleins et temps partiel confondus – tableau ci-dessous) est passé de 2000 h à 1475 H. Cela n’a pas suffi puisque le chômage a explosé.
  • Dans le même temps, l’Allemagne a suivi une baisse plus marquée,  passant 67 à 54 milliards pour une population en faible croissance, de 78 à 80,6 millions d’individus et un PIB multiplié par 2,5 (comme la France). Elle a réduit son temps de travail encore plus que la France (avec beaucoup de temps partiels) de 1960 h à 1360 h. Une particularité : un taux d’activité important en raison du moindre poids (du fait de la démographie en déclin)de la jeunesse qui par définition n’est pas au travail. On peut dire que si l’Allemagne avait la même démographie que la France, elle aurait un taux de chômage comparable.

Conclusion : dans nos sociétés européennes développées**,  en croissance modéré mais réelle, le nombre total d’heures travaillées a tendance, sur longue période, à diminuer, au mieux à se maintenir, du fait de la croissance de la productivité, quelles que soient les politiques menées.

Qu’en sera-t-il  à l’avenir ? Des travaux scientifiques récents ont tenté d’explorer les conséquences de l’introduction du numérique dans toutes les activités. Ceux de Frey et d’Osborne de l’université d’Oxford, notamment, passant au crible 702 métiers aux États-Unis, estiment que près de 47% des métiers existants aux Etats-Unis seraient susceptibles d’être pris en charge par des machines intelligentes. Répliqués dans d’autres pays, d’Europe du Nord notamment, ou en Israël, ces travaux donnent les ordres de grandeurs tout aussi impressionnants, compris entre 35 et 45%.

D’autres sont moins pessimistes : le cabinet américain Forrester anticipe, lui, pour le marché de l’emploi des Etats-Unis, une disparition nette de 7% des jobs d’ici 2025 du fait du numérique.

Alors pourquoi une telle divergence dans les prospectives ?

La robotisation de la production ne date pas d’aujourd’hui. On sait que dans les usines, l’arrivée des robots supprime  de nombreux emplois.  Par ailleurs Il faut créer des emplois d’ingénieurs, de techniciens, de concepteurs qui sont bien moins nombreux que les emplois supprimés.  La plus-value introduite dans le circuit général amène des dépenses supplémentaires dans les services, le logement les loisirs, etc. et finalement le fil de la croissance de l’activité et des emplois n’est  pas interrompu. On connaît assez bien le processus.

Le problème c’est que l’automatisation d’aujourd’hui touche bien au-delà du seul secteur de l’industrie (qui en France n’occupe que 16 % des salariés). L’introduction du numérique concerne de plus en plus  le tertiaire et les services (75% des salariés français). Un secteur qui ne connaissait que de faibles gains de productivité.

On évalue mal  les effets de l’introduction des nouvelles technologies dans les services (voir ICI un article du Clairon). Car il ne s’agit pas que d’investissement dans les ordinateurs et les logiciels. C’est toute la chaîne de valeur qui est impactée ainsi que les comportements des acteurs. Bla Bla Car n’existerait pas sans internet et les mobiles. Mais la vraie nouveauté, c’est l’apparition de nouveaux comportements  parmi les conducteurs et les utilisateurs.

Aucune activité de service n’y échappe, à part les métiers purement relationnels qui ne peuvent être remplacés (ou secondés) par des algorithmes : psychologues, kinésithérapeutes, enseignants, prof de Yoga …

Tout porte à croire que le travail diminuera dans le tertiaire. On va assister à une bipolarisation des activités : d’un côté une minorité de travailleurs hyper-qualifiés  dans la conception et la maintenance des grands systèmes d’information et de production, de l’autre côté   une multiplication des emplois de services à la personne, de propreté, de sécurité comme on l’observe déjà dans la Silicon Valley. Au global de nombreux travailleurs à la qualification intermédiaire risquent de rester au bord du chemin.

Alors que faire ?

Continuer avec les mêmes recettes en espérant qu’un jour ça remarchera comme avant : relance de la croissance, allègement des charges sociales, suppression d’emplois de fonctionnaires, réduction des déficits ?

  • Ou bien : Réduction du temps de travail généralisé, avec l’avantage du caractère égalitaire de la mesure
  • Et/ou mise place d’un revenu universel, avec l’avantage de laisser à chacun le choix du niveau de son activité
  • Et promouvoir des activités non substituables et utiles dans un service de qualité aux personnes et  dans la conversion énergétique.

*Les PIB sont exprimés en dollar américain valeur constante de l’année 2000. Source OCDE

**Le cas des USA est vraiment à part : le nombre des heures travaillées est passé de 150 à 264 milliards d’heures travaillées du fait d’une démographie extrêmement dynamique :+55% de 205 à 319 million d’habitants et d’une croissance vigoureuse (PIB multiplié par 3). Un chômage traditionnellement faible, accompagné, hélas, d’une stagnation du pouvoir d’achat de la plupart des  salariés et d’une explosion des inégalités.

NB : Sur le sujet de la productivité du travail consulter les données de Thomas Piketty  http://piketty.pse.ens.fr/files/PikettyBlogLeMonde03012017Data.xlsx

Quelle année 2017 ?

Fait notable cette année, les experts, les sondeurs, les prospectivistes, tous ceux qui scrutent l’avenir du pays  sont bien silencieux quand il s’agit d’essayer de dessiner un scénario pour la France en 2017.

C’est vrai que les évènements de 2016 n’ont  pas redoré leur blason, à travers trois « surprises » : l’élection de Trump, le vote en faveur du Brexit et en France le succès de François Fillon. A chaque fois les meilleurs analystes se sont plantés.

Le champ est donc libre pour les voyantes, pour les amateurs de paris, pour les fanas de pronostics et de politique-fiction, ils peuvent sans complexe rivaliser dans leurs prédictions.

Et pourquoi pas le Clairon ? Essayons- nous à l’exercice, malgré l’avertissement de Pierre Dac : « La prévision est un art difficile. Surtout en ce qui concerne l’avenir … »

Alors 2017 ?

« Ça va mieux !»

Lorsque François Hollande a lancé la formule le 14 avril 2016, on se demandait si l’émission n’avait pas été enregistrée le 1Er avril et si le président ne s’était pas laissé aller à ses « blagounettes » qu’il affectionne.

Depuis, les données se confirment et se prolongent : une croissance anémique,  en dessous de la moyenne européenne, un chômage qui ne baisse- un peu- que par l’effet des entrées en formation. C’est le résultat – tout à fait prévisible- d’un choix en début de mandat : poursuivre à la fois la baisse des déficits en même temps qu’un transfert massif de charges des entreprises vers les ménages. De quoi tuer la dynamique de l’économie pour un bout de temps.

Même chose en 2017 ? Les propositions des candidats peuvent avoir un effet dès 2017. Pas forcément en bien. Quand on entend Fillon parler de « Blitzkrieg » (à voir absolument cette vidéo), on peut s’inquiéter!

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L’horizon s’est éclairci pour les présidentielles, mais l’incertitude reste forte.

Exit pour Sarkozy et Juppé, forfait pour Hollande. Mais le doute et l’incertitude règnent toujours en maîtres.

Qui sera au deuxième tour de la présidentielle ? Marine le Pen sans doute car son socle électoral reste solide. Pour les autres ? Qui en face ? Difficile à évaluer.

Une intuition personnelle : les candidats classiques  (« de gouvernement ») de droite et de gauche seront disqualifiés, comme on l’a vu en Autriche, en Espagne partiellement, en Italie  à travers Mateo Renzi, mais chacun pour des raisons particulières.

  • François Fillon va au-devant d’un fiasco, malgré ses bons résultats aux primaires qui ne rassemblait que le cœur de la droite traditionnelle. Son positionnement très droitier, son programme social et économique brutal lui aliènent l’électorat modéré. Dorénavant il devra se partager une base électorale commune avec le FN qui est mieux placé auprès des couches populaires.
  • Le candidat du PS, quel qu’il soit à la sortie des primaires, ne pourra effacer le bilan calamiteux de cinq ans de mandat Hollande.

Les candidats « hors parti » ont le vent en poupe :

  • melenchonJean-Luc Mélenchon prépare depuis deux ans une campagne en solitaire appuyé sur un mouvement qu’il a su agréger autant sur sa personne que sur des orientations. Il n’a pas vraiment de concurrent sur ce segment de la gauche de la gauche. Ce qui explique sans doute ses bons sondages. Mais pour figurer au second tour des présidentielle il lui faudrait bien plus.
  • 1212273_en-marche-macron-suscite-des-tensions-a-gauche-avec-son-mouvement-politique-web-tete-021824086406Emmanuel Macron s’est affirmé en quelques semaines comme un candidat majeur des prochaines échéances. La désignation d’un Fillon très droitier lui ouvre un boulevard auprès de la droite modérée, du centre (en l’absence probable de Bayrou) et d’une certaine gauche prête à suivre la ligne libérale déjà à l’œuvre sous Hollande. Son éventuel succès dépend essentiellement de ce qui se passera dans la campagne.
  • 220px-yannick_jadot_europe_ecologie_2009-06-03Yannick Jadot, désigné un peu par surprise dans la primaire des verts, pâtit de l’image ambigüe de son parti, à la fois dans le gouvernement puis dans une quasi-opposition. Il semble difficile pour le seul candidat de la société civile (notamment auprès de GreenPeace) de dépasser une position de témoignage.

Chacun d’entre nous se livre à ce petit jeu des prévisions qui tourne beaucoup autour du positionnement  et de la personnalité des candidats.francois-hollande-portrait C’est une des fonctions de l’élection présidentielle dans cette Vème république qui polarise une –trop- grande partie de la vie politique autour du locataire de l’Elysée. On va chercher le meilleur, le moins mauvais ou éviter le pire. Cela n’implique pas forcément une adhésion aux propositions (d’autant plus que l’expérience a montré la fragilité des promesses de campagne).

L’autre fonction d’une élection, c’est l’occasion pour le citoyen d’exprimer ses opinions, ses préoccupations, ses préférences. C’est du coté des programmes qu’il faut alors se tourner : Education, gestion des dépenses publiques, transition écologique, marché du travail, politique européenne, immigration, international. Le simple critère droite/gauche dans cet examen n’est plus suffisant puisque bien des sujets sont désormais transversaux. On assiste plutôt à un fractionnement des opinions qui rend les alliances, les compromis difficiles.

Alors se préparer à voter uniquement pour ses convictions, quitte à apporter son suffrage à un candidat qui ne se retrouvera pas au second tour, c’est tentant. Mais n’est-ce pas renoncer à participer à la désignation du futur président (ou à l’éviction du candidat indésirable) ? Il y a là matière à réflexion !

Alors, finalement, malgré le désenchantement ambiant, on va s’y intéresser à cette campagne présidentielle !

Rendez-vous les 23 avril et 7 mai 2017 pour évaluer les prévisions.

Vie intense, vie trop dense ?*

Au début de notre vie commune à la Buchette, Claire, la fille de Danièle, fraichement exilée de sa vie de lycéenne  parisienne, saluait ainsi son installation provinciale à nos côtés : «  Ici, c’est le pays de la vie ralentie ! »

Cette remarque gentille rencontrait cependant mon incompréhension. Nous venions juste de terminer les travaux d’aménagement de cette grande maison apte à accueillir cinq enfants. Nous travaillions tous les deux à plein temps, avec beaucoup de déplacements, sans compter le syndicalisme et les activités associatives et/ou sportives et sans oublier la simple marche d’une maisonnée importante. Bref j’avais plutôt l’impression d’une vie bien (parfois trop) remplie.

Plus tard, je devisais avec un compagnon de trente ans, à un âge où l’on commence à pouvoir tirer des bilans de sa vie passée. Au bout d’une discussion animée (et passablement arrosée pour mon interlocuteur), je me retrouvais qualifié d’embourgeoisé, installé dans sa routine et son petit confort égoïste. Nouvelle incompréhension de ma part devant ce jugement,  surtout venant de la part de  mon interlocuteur qui avait passé trente ans fonctionnaire dans le même service, militant syndicalement dans la même équipe. Breton parisien de retour au bercail de ses ancêtres, il avait trouvé l’amour et la paternité à quarante ans et possédait sa petite maison. Je n’osais pas lui parler de mes trois mariages, des nombreux enfants, de mes 25 déménagements  et des 5 métiers que j’avais exercés successivement. Manifestement cela ne comptait pas face à l’impératif de radicalité révolutionnaire qui inspirait toujours un militantisme politique que j’avais quitté, moi, depuis longtemps.

J’avais bien l’intuition que ces appréciations – que je recevais comme négatives-  s’appuyaient sur un système de valeurs qui restait mystérieux à mes yeux…

Jusqu’à la découverte de cet essai de Tristan Garcia : « La vie intense : une obsession moderne » sur France Culture.la vie intense couverture

Toujours plus haut, toujours plus fort : pour vivre heureux, vivons intenses ?

Comment de nos jours échapper à cette notion d’intensité. Elle nous est promise à longueur de publicité qu’il s’agisse de déguster un café,  de conduire une voiture d’exception ou de partir à l’aventure. A chaque fois l’émotion,  l’expérience unique sont convoquées  pour rompre avec la routine de nos vies ternes, de la répétition, de notre ennui dépressif.

L’intensité a gagné toutes les sphères de la société, le sport, les loisirs, la culture dans un mouvement volontaire de chacun d’entre nous, mais quelque fois, malgré nous, notamment au travail où les victimes du Burn Out se retrouvent dans toutes les activités.

Tristan Garcia remonte le fil de cette obsession, privilège d’aristocrates désoeuvrés  au XVIIIème siècle, passion romantique des fils de bonne famille au XIXème,  impératif généralisé aux classes moyennes au XXème et XXIème, avec la figure de l’adolescent rebelle, du rocker.

L’intensité n’a pas besoin de définition : Dans sa publicité, ce café renommé est qualifié d’intense, on ne sait pas s’il est long, court, fort, doux, suave, Arabica, Robusta, ou Moka, sa qualité essentielle c’est d’être un café intense, une façon d’être plus « café» que le café .  L’intensité ne se mesure pas, à la différence des grandeurs mesurables (cet individu est plus grand que tel autre).  Comment dire que cette expérience est plus intense qu’une autre ? C’est une affaire intime, subjective.

Le problème, c’est que lorsque cette quête de l’intense est provisoirement satisfaite, cette satisfaction même dévalue l’intensité ressentie. Lorsque j’ai expérimenté une première fois le saut à l’élastique, le répéter n’a plus beaucoup d’intérêt.  Ainsi, l’homme moderne est condamné à rechercher sans fin l’intensité tant désirée.

ascension everest 2D’autant plus que l’intense contient souvent en lui-même une destruction possible, au moins une prise de risque. Quoi de plus de plus intense, lorsqu’on a réussi dans la vie, qu’on a la forme physique et les moyens financiers (au moins 50 000€) de tenter l’ascension de l’Everest ? Chaque année, ils  sont près de 2000 sur les pentes,  mais des dizaines de ces alpinistes amateurs ne reviennent pas de cette dangereuse ascension.

Cette recherche du toujours plus intense, est en phase avec le développement de la société marchande, avec les intérêts du capitalisme moderne qui s’ingénie à mettre en avant ses «expériences clients », toujours plus de biens, de services (inédits, innovants, exceptionnels…) à consommer.

Mais les rebelles, les plus hostiles au capitalisme triomphant, ne sont pas forcément les ennemis de l’intensité.poing Car l’intensité proposée par le système n’est, à leurs yeux, qu’un mauvais avatar de la vraie vie. « Nos vies valent mieux que leurs profits!»  affirment-ils . Et c’est bien une « vraie vie »intense dont il est question, bien loin des promesses illusoires d’expériences fortes mais monnayables de la civilisation capitaliste. Ainsi l’idéal d’intensité n’est-il pas seulement celui du monde libéral, mais aussi celui de ses ennemis.

L’intensité s’invite aussi sur le terrain du travail et du management (ce qui n’est pas directement dans le propos de Tristan Garcia). Le capitalisme à sa période triomphante dans les usines avait repéré les avantages pour la productivité de la routine – ennemie de l’intensité. Un ouvrier, d’après les observations de Frederic Taylor, était beaucoup plus efficace à répéter le même geste qu’en combinant plusieurs ou qu’en en changeant régulièrement. De son côté l’opérateur était bien conscient que cette perte d’autonomie était un mal nécessaire et  lui permettait d’atteindre les objectifs fixés par l’entreprise – et une rémunération assurée.

Mais la donne a changé dans les entreprises et les administrations. La production doit pouvoir s’adapter en continu, répondre aux variations de la demande, devenir « agile ». Le juste à temps, la polyvalence, la gestion par la demande a inversé les priorités. Les managers fustigent maintenant les routines, mettent en avant la souplesse, l’adaptabilité, la créativité, l’engagement personnel des salariés, bref l’intensité (l’intensification du travail) fait un retour en force, et devient un enjeu majeur des relations sociales dans le travail. Du coté des salariés, le mouvement est vécu de manière contradictoire : ceux qui peuvent se trouver dans une activité plus autonome, plus créatrice (parce qu’ils détiennent une qualification, une compétence particulière) sont prêts à jouer le jeu, quelquefois jusqu’à l’épuisement (Burn-out), les autres sont plus déterminés à privilégier les règles, la stabilité. Bien souvent la routine est leur alliée.

velo facteur Ainsi un facteur de la Poste qui, avec l’expérience,  connaît bien sa tournée est plus efficace, il peut finir et se libérer plus tôt à la différence du temporaire qui va galérer et finalement dépasser son horaire. Mais les gestionnaires de la distribution vont rechercher de leur côté la polyvalence, la disponibilité pour remplacer un collègue absent  ou répartir sa tournée. La routine est leur ennemie.

A la fin de cette enquête,  Tristan Garcia nous rappelle les alternatives traditionnelles à l’intensité : La sagesse  (qui s’efforce de réduire les intensités de la vie sensible), la religion (qui nous promet le salut, l’intensité suprême dans un autre monde). Et plaide pour réintroduire la pensée dans notre jeu. La pensée qui peut amener l’individu à résister à l’invasion de l’intensité dans la société moderne. Mais aussi la pensée qui doit résister à sa prétention à régenter nos vies sensibles. Un équilibre à trouver…

Danièle a lu le même livre. Retrouvez sa chronique sur son blog Les mots justes :

*Le titre est emprunté à une émission de France Culture – La grande table-  consacrée à ce livre

Le numérique et l’emploi : la grande divergence ?

A chaque révolution technique, les inquiétudes se sont multipliées sur la question des emplois qui risquaient de disparaître. Ainsi à la fin du XIXème siècle (en France, mais plus tôt en Allemagne et au Royaume Uni), tracteurla productivité croissait dans la production agricole sous l’effet de la mécanisation et l’introduction des engrais . On pouvait produire beaucoup plus avec moins de travailleurs. En conséquence un exode massif frappait toutes les régions rurales. Mais on constatait que dans le même temps les industries créaient énormément d’emplois et pouvaient ainsi embaucher les ruraux en surnombre.
Au milieu du XXème siècle, les progrès techniques dans l’industrie ont commencé à réduire les effectifs nécessaires à une production toujours croissante. Dans le même temps les services ont pris le relais pour occuper de nos jours jusqu’à 3 salariés sur 4.
Ce phénomène a été théorisé par le démographe et économiste Alfred Sauvy (1898-1990) sous le nom de théorie du déversement :
La mise en œuvre du progrès technique (p.ex dans les activités agricoles) génère des gains de productivité. Les effets induits de cette meilleure productivité sont multiples :
• Au niveau de la production agricole, utilisation d’une plus grande quantité de produits industriels (tracteurs, engrais etc.)
• Au niveau de l’offre des produits agricoles, mise à disposition d’une quantité accrue des volumes produits
• Au niveau de la demande des produits agricoles, baisse des prix.
• Au niveau global, effet de revenu positif pour l’ensemble des consommateurs qui voient le prix des denrées agricoles baisser, d’où une hausse ou une « libération » du pouvoir d’achat qui conduit à l’expression d’une « nouvelle » demande de biens finaux.
La « nouvelle » demande — permise par l’effet revenu — s’oriente vers la consommation de biens produits par les autres secteurs (secondaire ou tertiaire). D’où la création de nouveaux emplois induits dans ce secteur. Les emplois perdus dans l’agriculture sont compensés largement par ceux apparus dans l’industrie.

Ce schéma vertueux n’est jamais vérifié parfaitement. Il suppose une juste répartition des fruits du progrès technique et un investissement tourné vers l’innovation. Il suppose surtout que les travailleurs du secteur en déclin ont les capacités de s’adapter aux nouveaux métiers apparus dans le(s) nouveau(x) secteurs ou aux emplois indirectement suscités par l’évolution des techniques. Cela s’est vérifié par exemple dans la première révolution industrielle : les travailleurs peu qualifiés de l’agriculture se sont adaptés aux métiers peu qualifiés apparus en nombre dans l’industrie, ou dans ceux du bâtiment induits par le développement général de l’économie.

Mais qu’en est-il de la révolution technique du numérique ? Les nouvelles procédures introduites par le numérique amènent une avancée de la productivité dans un secteur : les services où elle stagne depuis longtemps. On parle de quatrième révolution industrielle. En conséquence, de nombreux emplois sont menacés dans le tertiaire. Mais observe-t-on le même phénomène de déversement ? Et au profit de quels secteurs ? C’est une question qui laisse perplexe nos économistes. Prenons l’exemple du covoiturage :covoiturage

  • Lorsqu’un passager économise grâce à Blablacar 100€ sur un trajet Paris-Toulouse (et à peu près autant pour le conducteur) – et au détriment de la SNCF qui assure la même liaison. Que se passe-t-il ?
  • BlaBlaCar perçoit des redevances. Elles lui permettent d’accroître les moyens de son entreprise et d’embaucher. Avec 300 salariés Blablacar traite 20 millions d’utilisateurs dans le monde. Au final l’impact en termes d’emploi est négligeable.
  • La SNCF, de son côté, perd 100€ de chiffre d’affaire. Si ces pratiques se multiplient elle va être amenée à réduire ses fréquences ou à proposer des offres à prix cassés. C’est un facteur négatif pour l’emploi à la SNCF
  •  Du côté du conducteur, le covoiturage ne lui demande pas d’investissement (il possède déjà sa voiture et il ne va pas la changer plus souvent au motif du covoiturage), il n’occasionne pas un surcroît de consommation de carburant, il réclame juste un peu de préparation et de disponibilité. Les 100€ d’économie sur le trajet constituent purement un revenu supplémentaire : une aubaine.
  •  Pareil du côté du passager. Au global, les 200€ de revenu supplémentaire ne sont compensés par aucune consommation supplémentaire et aucun emploi supplémentaire. Pour nos économistes, ça ressemble à une énigme. La fonction de production de la comptabilité nationale ne prévoit pas une création de richesse sans surplus de consommations intermédiaires (matières premières, machines, frais de personnel). Voilà qui explique pourquoi il est difficile de repérer les effets du numérique sur la croissance globale de l’économie. A moins d’inventer (pourquoi pas ?) un accroissement de l’activité et du bien-être sans croissance au sens du PIB et de la comptabilité nationale !!!
  •  Alors, on peut toujours se dire que notre passager utilisera peut-être ses 100€ à se payer une place de concert ou un bon repas dans un restaurant. Quant au conducteur, ça lui permettra de changer plus tôt son canapé, ou de se payer des vacances dans les Pyrénées.
  • Ces nouvelles consommations induiront de leur côté des emplois supplémentaires. Sans doute dans le secteur des loisirs et du bien-être : décoration, cuisine, spectacles, tourisme, voyages, santé… Bref, tout ce que l’on voit en prime time à la télévision.En résumé, bien malin celui qui pourrait prédire l’impact de la révolution numérique sur l’emploi global. On peut cependant avoir une idée des emplois menacés. On peut aussi discerner les évolutions concernant la nature et la qualité des nouveaux emplois directement induits par le numérique

    Quels emplois menacés ? Quels emplois créés ?

    La question des emplois menacés de disparition du fait de la révolution numérique s’est invitée à la tribune des rencontres les plus sélects.davos Ainsi le Forum économique de Davos a-t-il annoncé la disparition dans les cinq ans de sept millions d’emplois dans les économies avancées, compensés par 2 millions d’emplois générés par ces transformations. Cinq ans , ce n’est pas 20 ans , c’est demain!
    Les grands secteurs du tertiaire : banques, assurances, administration privée ou publique sont sans doute les cibles principales des réductions annoncés. Elles auront lieu par disparition d’entreprises ou par redéploiement des activités antérieures vers les activités nouvelles (la plupart des banques en ligne sont des filiales des poids lourds de la banque traditionnelle). Pour les salariés en place, il s’agit en général de niveaux de qualification intermédiaire qui bénéficient actuellement de bonnes carrières dans ces grands ensembles.

  • Mais plus inquiétant : n’est-ce pas la notion même d’entreprise qui est menacée ? Le fondement économique de la forme « entreprise » c’est le constat que les coûts de transaction avec des opérateurs extérieurs sont nettement supérieurs à ceux d’une entreprise intégrée: il faut chercher et sélectionner des partenaires, rédiger des contrats, des cahiers des charges, établir des nomenclatures, communiquer des commandes, contrôler la qualité, vérifier les prestations, facturer, payer les fournitures et coordonner souvent plusieurs sous-traitants. Dans bien des cas, c’est moins cher et plus facile de le faire à l’interne. L’automatisation de ces procédures par le biais des nouvelles techniques informatiques remet en cause ce principe et favorise plutôt les entreprises éclatées ou les simples plate-formes. Et sans doute que même les grandes entreprises classiques vont s’inspirer de ce schéma pour se rapprocher d’une forme hybride.
    Que deviendra le système d’emploi dans nos sociétés ?
    Ces questions ont été au centre des travaux de prospective de deux structures officielles :
    • Le Conseil d’analyse économique (CAE, placé auprès du premier ministre) soutient plutôt que l’automatisation va conduire à une polarisation du marché du travail. Tandis que les professions intermédiaires, situées au milieu de la distribution des salaires, tendraient à se raréfier, l’économie numérique crée principalement deux catégories d’emplois :
    – Des emplois bien rémunérés, à dimension managériale ou créative requérant une qualification élevée ;
    – Des emplois peu qualifiés et non routiniers largement concentrés dans les services à la personne, qui sont peu rémunérés car leur productivité reste faible.C’est donc la classe moyenne qui serait la première menacée, du fait de la potentielle disparition des emplois intermédiaires, due à la bipolarisation renforcée du marché du travail.

• Le Conseil National du Numérique (dans son rapport Travail Emploi Numérique de janvier 2016) évoque certains analystes pour lesquels le risque de déqualification massive d’une partie de la population est à souligner. La diminution de la quantité globale d’emplois du fait de l’automatisation conduirait en effet à la nécessité “d’inventer” de nouvelles activités économiques, pour donner du travail à tout le monde. Cela conduirait à étendre la rationalité économique à des activités qui n’étaient jusqu’alors pas considérées comme du travail, et notamment certaines activités de service à la personne, qui deviendraient des emplois à part entière. La société se polariserait donc entre, d’un côté, quelques activités à très haute valeur ajoutée, assumées par un petit nombre de personnes, et de l’autre des activités à très faible valeur ajoutée, notamment dans la sphère domestique, effectuées par le reste de la population. Cela équivaudrait donc, sous couvert d’une revalorisation du secteur des services à la personne, à la reconstitution d’une population de domestiques, au service des personnes les plus intégrées dans les processus de production de la valeur
C’est déjà ce système d’emploi qui prévaut dans la Silicon Valley où la montée des emplois hyper-qualifiés des majors de la nouvelle économie s’accompagne de la multiplication des emplois de service : concierges d’entreprises, gardes d’enfants, cuisiniers, sécurité, ménage, santé, bien-être…

Est-ce bien ce monde que nous souhaitons voir advenir ?

  •  Le Conseil National du Numérique s’est aussi interrogé sur la nature des emplois qui apparaissent dans la sphère numérique. Plus qualifiés, plus indépendants, ils présentent plus que par le passé un côté hybride : en partie entrepreneur indépendant ou free lance, en partie salarié, en partie formateur ou formé, en partie chômeur, successivement, parfois simultanément. Une diversité facilitée par des mesures récentes : auto-entrepreneur, portage salarial, maintien des allocations chômage pour reprise d’activité ou création d’entreprise.
  • Mais le numérique crée aussi dans son sillage des emplois peu qualifiés : chauffeur Uber, concierge airBnB dont les statuts sont encore incertains.

    Pour une régulation

    Ces constats plaident pour une régulation de ces types d’emploi, sans forcément faire rentrer de force toutes les situations dans le cadre strict du salariat, mais en prévoyant une égalité de devoirs (cotisations, déclarations fiscales) et de droits (protection sociale, assurance chômage, formation). Sans doute la seule solution pour conserver dans notre société un socle d’unité des différents travailleurs.

 Et éviter la grande divergence !

Demain , Tous urbains ?

Désormais, à l’échelle mondiale, plus d’un homme sur deux vit en ville alors qu’en 1900 il n’y en avait qu’un sur dix. Si l’Afrique et l’Asie comptent encore une majorité de ruraux, la croissance des villes y est rapide, et les urbains devraient devenir majoritaires d’ici 2030

montreal ruelles-Cette évolution qu’on promet à tous les terriens, la France, comme la plupart des pays développés, la connaît depuis longtemps et le mouvement s’accélère : En 2010, 77,5 % de la population française vit en zone urbaine, soit 47,9 millions d’habitants, d’après une étude de l’INSEE

Pollution atmosphérique, difficultés dans le transport et le logement, insécurité, ghettos de banlieue, rien n’y fait : les métropoles attirent toujours autant nos compatriotes. Au premier rang l’agglomération parisienne qui a retrouvé en 2010 un dynamisme démographique qu’elle avait perdu dans la décennie 1990. Les métropoles régionales ne sont pas en reste : Marseille, Lyon, Lille et 28 agglomérations de plus de 200 000habitants gagnent des habitants par croissance interne et aussi par croissance externe en intégrant dans leur périmètre de nouvelles communes.
Alors, doit-on considérer cette évolution comme une catastrophe annoncée avec une qualité de vie toujours dégradée ? Ou devons- nous écouter les optimistes qui nous promettent une Ville durable ? Et que nous avons eu l’occasion d’entendre en bonne place des débats de la COP 21:
Eco-quartiers, mode de transport doux, potagers urbains, murs végétalisés, quartiers à énergie positive (ci-dessous à Lyon le nouveau quartier de la Confluence) … l’imagination des architectes, urbanistes et décideurs n’a pas de limite La ville serait notre avenir, c’est dans ce cadre que nous surmonterons les défis de la protection de la planète.

ter-4837A L’inverse l’urbanisme péri-urbain fait l’objet d’un procès implacable : responsable de l’étalement urbain, il favorise l’usage de l’automobile, consomme inutilement des espaces précieux, accroît les coûts d’infrastructure et finalement renforce la ségrégation sociale.

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Le rêve des classes moyennes se résume souvent en matière urbanistique à l’acquisition d’un pavillon en périphérie lointaine d’une agglomération, dans des aménagements souvent mal pensés et conduits à la va-vite.  Souvent encouragée par des politiques à la recherche de soutiens populaires « Demain, Tous propriétaires ! » , cette orientation est dénoncée par les urbanistes prophètes de l’âge d’or des villes durables.
Alors, cette évolution vers toujours plus de ville est-elle vraiment inéluctable ? Qui est le plus respectueux de l’avenir de la planète ? Que doit-on penser de cette nouvelle querelle autour de notre cadre de vie ? Comment chacun peut-il articuler ces questions avec ses choix de vie personnels. ?
D’après l’INSEE, une zone ou unité urbaine est un  »ensemble de communes sur lequel on trouve une zone de bâti continu, c’est-à-dire un espace au sein duquel il n’y a pas de coupure de plus de 200 mètres entre deux constructions et dans lequel résident au moins 2.000 habitants ». Une ville isolée est une unité urbaine qui n’est constituée que d’une seule commune.
Examinons plus précisément cette opposition urbain/péri-urbain/rural. C’est dans les campagnes que la croissance démographique est la plus forte. Et pour les villes, à part un petit regain des centres villes, l’essentiel de la croissance urbaine s’effectue par agrégation de zones autrefois rurales, il s’agit de zones bien moins denses que le noyau initial des agglomérations.
tours lissieu

Par exemple, la commune où je réside (Lissieu, à 15 km du centre de Lyon) était considérée comme rurale il y a 30 ans avant qu’elle ne franchisse la barre de 2000 habitants. Aujourd’hui elle est intégrée à la métropole de Lyon. Ses habitants ont un mode de vie urbain, ils se déplacent pour leur travail mais trouvent beaucoup de services sur place, écoles, crèches, commerces en grande surface, activités culturelles et associatives. Et ne sont jamais loin de la métropole pour trouver des services de haut niveau : Universités, hôpitaux, spécialistes de la santé, avocats… Mais ils ont conscience de vivre dans un cadre de vie campagnard. L’agriculture reste présente, les potagers se multiplient, les chemins creux ne sont jamais loin des habitations et même les relations sociales ont un parfum de pays, dès le moment où les années passant, on a « fait son trou »et accumulé les connaissances.
Alors, urbain aux yeux de l’INSEE, je me sens plutôt campagnard si je compare mon style de vie à celui des habitants de Villeurbanne ou du 7ème arrondissement de Lyon.

Saint-Martin en Haut
Saint-Martin en Haut

A plus forte raison, les 3850 habitants de Saint-Martin-en-Haut, en plein milieu des Monts du Lyonnais, à 30 km de Lissieu n’ont sans doute pas le sentiment de vivre en ville malgré le classement de cette commune de plus de 2000 habitants dans les zones urbaines
A y regarder de plus près, les 77,5% de français considérés comme urbains se réduisent plutôt à moins de 50%. Et les 50% de ceux qui restent en dehors des aires strictement urbaines ne rêvent sans doute pas, comme aux siècles précédents, de migrer vers les grandes villes pour y trouver confort et réussite. Dans ma famille, il faut remonter quatre générations pour retrouver Marius, un paysan qui quitte son Valromey natal pour s’installer à Lyon à la Croix-Rousse comme canut, à la suite de son service militaire en 1870.

Et maintenant, mes enfants, les descendants de Marius, auraient bien du mal à rejoindre la ville et ses désagréments, même s’ils apprécient les services qu’ils trouvent dans la proximité de la métropole.
Mais Danièle dont les cousins sont encore exploitants agricoles à Noirétable et qui a grandi dans une petite ville où son père était vétérinaire rural a une perception beaucoup plus positive des grands centres urbains où elle vivait au moment de notre rencontre. Notre installation à Lissieu, alors qu’elle travaillait encore à Paris, lui a permis de trouver l’exact équilibre entre ville et campagne auquel elle commençait à aspirer fortement en arrivant à la cinquantaine. Des transports rapides (TGV et avion), mais utilisés non quotidiennement et la possibilité du télé-travail ont été la solution qu’elle a beaucoup appréciée pour conserver ses amitiés parisiennes, son travail et la vie de famille dans sa maison à la campagne.

Mais les promoteurs de la ville -durable, forcément durable- ont d’autres arguments : selon eux le développement économique de nos sociétés modernes ne s’épanouirait que dans les grandes métropoles. Fini le temps où l’activité économique se concentrait autour des sources de matières premières (issues de l’agriculture ou de l’extraction des mines), autour des voies de communication ou bien des concentrations industrielles. La mondialisation et la dématérialisation des productions sont passées par là. L’économie de la connaissance prospère désormais dans des milieux de cultures sophistiqués : recherche, enseignement, centre de décisions et d’expertise, transports aériens à dimension planétaire, que l’on ne retrouve que dans quelques grandes métropoles qui parviennent à une taille critique. Et c’est même dans le coeur (l’hypercentre) de ces métropoles que se concentrent les emplois.

Une étude menée en février 2016 sur des données de 2015  par Terra Nova et le site d’annonce Jobijoba a souligné la concentration de l’activité dans le coeur des métropoles. Les ville-centres de ces grandes aires urbaines, qui n’abritent environ qu’un quart de la population de ces ensembles, drainent à elles seules entre 50% et 60%des offres d’emploi en ligne observées en 2015. Et ce alors même que ce sont les couronnes périurbaines qui attirent le plus la population aujourd’hui. Cette domination des ville-centre est également qualitative : plus on s’approche du coeur des métropoles, plus les emplois proposés sont stables et mieux rémunérés

CARTE-13-REGIONS-570Ce n’est plus « Paris et le désert français » et le centralisme contre-productif que l’on dénonçait dans les années d’après-guerre, mais « La métropole et son désert environnant » appliqué à nos 28 métropoles – 28 c’est d’ailleurs trop, à l’image de nos régions qui ne sont plus que 13 ! La taille critique ! Toujours la taille critique! On compare alors aux « puissantes » régions allemandes, en oubliant que le Land de Brême est plus petit et bien moins peuplé que l’agglomération Lyonnaise !
Mais nos analystes s’arrêtent en chemin : ils oublient qu’un des moteurs principaux du futur développement économique se loge dans la révolution numérique. Et la révolution numérique (sous réserve d’infrastructures de haut débit), c’est bien une possibilité ouverte de faire sauter les cadres spatiaux contraints de la ville et d’ouvrir d’immenses territoires aux nouvelles activités.
Alors la ville n’est pas forcément notre avenir inexorable. Chacun peut continuer à espérer, créer, travailler dans un cadre plus humain que nos agglomérations modernes. C’est un sujet qui mérité d’être pensé, organisé et non laissé au hasard.

Les habitants des villes n’ont pas fini de prendre la fuite…