Vers toujours moins de travail ?

Le travail s’est invité dans les débats de la présidentielle. Revenu universel, déclin du travail dans nos société à l’heure du numérique, valeur travail…logo-elections-2017-presidentielles

Il semble que deux types d’analyses concurrentes traversent dans le même temps  les familles politiques : celles de gauche et celles de la droite libérale :

  • Le travail est en déclin dans nos société évoluées sous l’effet de l’automatisation et d’introduction du numérique. Il faut adapter nos systèmes sociaux à cette raréfaction : Réduction du temps de travail, revenu universel.
  • Le travail a de l’avenir. S’il est détruit du fait de la modernisation, il apparaît de nouveaux secteurs qui maintiendront l’activité. Le travail est le seul moyen de conserver la dignité à des citoyens travailleurs. Il faut redoubler les efforts en matière de croissance et de compétitivité.

Alors avant d’aborder le cœur du débat, il peut être utile de porter un regard rétrospectif sur l’évolution du travail pendant les quarante-cinq dernières années. Et pour s’affranchir des questions polémiques (faut-il partager le gâteau des heures travaillées ou augmenter le gâteau ?), laissons de côté les politiques menées.  Parlons de quantités globales de travail.

  • Entre 1970 et  2015, le nombre total d’heures travaillées en France a baissé passant de 44,2 à 40,6 milliards d’heures  alors que le PIB* a été multiplié par 2,5. Dans cette période la population totale est passée de 52 à 66 millions d’habitants avec chaque années 850 000 jeunes à insérer sur le marché du travail. Par quel miracle a-t-on pu fournir du travail à toujours plus de travailleurs avec moins d’heures travaillées ?  Le temps de travail (heures travaillées par an et par emploi – temps pleins et temps partiel confondus – tableau ci-dessous) est passé de 2000 h à 1475 H. Cela n’a pas suffi puisque le chômage a explosé.
  • Dans le même temps, l’Allemagne a suivi une baisse plus marquée,  passant 67 à 54 milliards pour une population en faible croissance, de 78 à 80,6 millions d’individus et un PIB multiplié par 2,5 (comme la France). Elle a réduit son temps de travail encore plus que la France (avec beaucoup de temps partiels) de 1960 h à 1360 h. Une particularité : un taux d’activité important en raison du moindre poids (du fait de la démographie en déclin)de la jeunesse qui par définition n’est pas au travail. On peut dire que si l’Allemagne avait la même démographie que la France, elle aurait un taux de chômage comparable.

Conclusion : dans nos sociétés européennes développées**,  en croissance modéré mais réelle, le nombre total d’heures travaillées a tendance, sur longue période, à diminuer, au mieux à se maintenir, du fait de la croissance de la productivité, quelles que soient les politiques menées.

Qu’en sera-t-il  à l’avenir ? Des travaux scientifiques récents ont tenté d’explorer les conséquences de l’introduction du numérique dans toutes les activités. Ceux de Frey et d’Osborne de l’université d’Oxford, notamment, passant au crible 702 métiers aux États-Unis, estiment que près de 47% des métiers existants aux Etats-Unis seraient susceptibles d’être pris en charge par des machines intelligentes. Répliqués dans d’autres pays, d’Europe du Nord notamment, ou en Israël, ces travaux donnent les ordres de grandeurs tout aussi impressionnants, compris entre 35 et 45%.

D’autres sont moins pessimistes : le cabinet américain Forrester anticipe, lui, pour le marché de l’emploi des Etats-Unis, une disparition nette de 7% des jobs d’ici 2025 du fait du numérique.

Alors pourquoi une telle divergence dans les prospectives ?

La robotisation de la production ne date pas d’aujourd’hui. On sait que dans les usines, l’arrivée des robots supprime  de nombreux emplois.  Par ailleurs Il faut créer des emplois d’ingénieurs, de techniciens, de concepteurs qui sont bien moins nombreux que les emplois supprimés.  La plus-value introduite dans le circuit général amène des dépenses supplémentaires dans les services, le logement les loisirs, etc. et finalement le fil de la croissance de l’activité et des emplois n’est  pas interrompu. On connaît assez bien le processus.

Le problème c’est que l’automatisation d’aujourd’hui touche bien au-delà du seul secteur de l’industrie (qui en France n’occupe que 16 % des salariés). L’introduction du numérique concerne de plus en plus  le tertiaire et les services (75% des salariés français). Un secteur qui ne connaissait que de faibles gains de productivité.

On évalue mal  les effets de l’introduction des nouvelles technologies dans les services (voir ICI un article du Clairon). Car il ne s’agit pas que d’investissement dans les ordinateurs et les logiciels. C’est toute la chaîne de valeur qui est impactée ainsi que les comportements des acteurs. Bla Bla Car n’existerait pas sans internet et les mobiles. Mais la vraie nouveauté, c’est l’apparition de nouveaux comportements  parmi les conducteurs et les utilisateurs.

Aucune activité de service n’y échappe, à part les métiers purement relationnels qui ne peuvent être remplacés (ou secondés) par des algorithmes : psychologues, kinésithérapeutes, enseignants, prof de Yoga …

Tout porte à croire que le travail diminuera dans le tertiaire. On va assister à une bipolarisation des activités : d’un côté une minorité de travailleurs hyper-qualifiés  dans la conception et la maintenance des grands systèmes d’information et de production, de l’autre côté   une multiplication des emplois de services à la personne, de propreté, de sécurité comme on l’observe déjà dans la Silicon Valley. Au global de nombreux travailleurs à la qualification intermédiaire risquent de rester au bord du chemin.

Alors que faire ?

Continuer avec les mêmes recettes en espérant qu’un jour ça remarchera comme avant : relance de la croissance, allègement des charges sociales, suppression d’emplois de fonctionnaires, réduction des déficits ?

  • Ou bien : Réduction du temps de travail généralisé, avec l’avantage du caractère égalitaire de la mesure
  • Et/ou mise place d’un revenu universel, avec l’avantage de laisser à chacun le choix du niveau de son activité
  • Et promouvoir des activités non substituables et utiles dans un service de qualité aux personnes et  dans la conversion énergétique.

*Les PIB sont exprimés en dollar américain valeur constante de l’année 2000. Source OCDE

**Le cas des USA est vraiment à part : le nombre des heures travaillées est passé de 150 à 264 milliards d’heures travaillées du fait d’une démographie extrêmement dynamique :+55% de 205 à 319 million d’habitants et d’une croissance vigoureuse (PIB multiplié par 3). Un chômage traditionnellement faible, accompagné, hélas, d’une stagnation du pouvoir d’achat de la plupart des  salariés et d’une explosion des inégalités.

NB : Sur le sujet de la productivité du travail consulter les données de Thomas Piketty  http://piketty.pse.ens.fr/files/PikettyBlogLeMonde03012017Data.xlsx

Un commentaire sur “Vers toujours moins de travail ?

  1. Bonjour… Merci de ton travail de synthèse ! Ca me rappelle très exactement un brulot (journal syndical in CFDT EDF) que nous avions fait avec qqs copains à la fin des années 70 pour justifier la revendication des 35h, s’appuyant sur le bouquin « travailler 2 heures par jour » du collectif ADRET qui faisait une présentation de chiffres très similaire, mais décalée de 40 ans… Vu d’aujourd’hui le débat ne devrait à mes yeux même pas exister, la défense à court terme des emplois menacés, ou le développement d’activités pourvoyeuses d’emplois, ne s’opposant nullement à la nécessité d’une réflexion intelligente sur le futur à préparer. Faudrait juste que certains renoncent à cette mythification du travail salvateur… qui se retrouve à droite comme à gauche chez ceux qui vivent du rapport d’exploitation, directement ou pour avoir des prolétaires à diriger.

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