Montagnieu : Drôle d’endroit pour une rencontre familiale

Montagnieu est un petit village de l’Ain, perché sur les contreforts méridionaux du Jura, dominant la vallée du Rhône. Il est connu et apprécié depuis longtemps pour son vin blanc pétillant qu’on dégustait, à côté des beaujolais, dans les bons bouchons lyonnais. Et le train amenait dès le début du XXème siècle, sa cargaison de visiteurs endimanchés.pentes montagnieu
C’est ce petit village viticole, déjà peuplé de résidences secondaires, qui retint l’attention de mes parents, en virée touristique loin de Sète où ils résidaient alors, un beau jour de l’été 1946.vin Une halte au Café Archirel (toujours actif de nos jours) pour un casse-croute (une omelette aux champignons p.ex) accompagnée des bulles d’une roussette bien fraîche, les a vite décidés (ma mère, sans doute, plus téméraire que mon père) à donner suite à la proposition de l’aubergiste d’acheter la maison d’en face à Mme Bouvard, récemment veuve d’un musicien de l‘Opéra de Lyon.
Une maison de vacances

Le 17 juillet 1946 ils prenaient ainsi possession de cette maison grande, à la simplicité rustique, bâtie par quelques générations de paysans sur le rebord extrême de la pente, face à une vue imprenable sur la vallée d’un Rhône alors encore sauvage.
C’est à la suite que la famille (ma sœur, mon frère puis moi, bébé, dès l’été 1948) passa les étés du 1er août au 15 septembre dans ce que nous considérions comme un petit paradis, en délaissant les plaisirs torrides de la plage de Sète, ce qui déclenchait l’incompréhension de nos interlocuteurs qui rêvaient, eux, de bord de mer.
Sortis dès le matin, nous n’avions de contrainte que les repas et un couvre-feu très élastique. Les cabanes à construire sur Saint-Didier, les espaces à parcourir en Chépieu, le tour de la montagne en revenant par Seillonaz, le panorama du Saut de la Biche, les après-midi auprès de l’eau le long de la Brivaz ou les virées en vélo au lac d’Ambléon, les ballades sous la lune dans les chemins creux, notre programme d’activités était sans fin, sous la simple direction d’une bande de gamins enjoués et remuants. Quelquefois , ce sont les familles entières-2,3 générations- qui partaient en balade sur les chemins herbus (ici en 1953 avec les Berthier).bis--2
Le charme de cette vie libre, au cœur de la nature nous aimantait vers Montagnieu. Après les vacances d’été, c’est Noël et Pâques qui nous rassemblaient autour d’un simple poêle à bois dans une maison gelée. A chaque approche des vacances, ce départ dans la Renault Seltaquatre (moi j’ai plus connu la Dyna Panhard, puis la Ford Vedette, plus récentes) pour un long et fatigant voyage (400 km depuis Sète sur les routes anciennes) était attendu et tant désiré.
Paradoxalement, c’est lorsque nous nous sommes rapprochés en nous installant à Lyon en 1963, que nos liens avec Montagnieu se sont distendus : j’avais 15 ans, marc 20, Dany 23, les centres d’intérêt, les amitiés n’étaient plus les mêmes.

Sans les enfants
Nos parents étaient restés fidèles au village, souvent sans les enfants. Le repos après des semaines fatigantes, un avant-goût de retraite qu’ils s’imaginaient paisible dans cette maison qu’ils avaient progressivement aménagée pour plus de confort. Mon père partait tôt le matin avec le chien pour de longues promenades, ponctuées de quelques rencontres, un paysan faisant ses foins, une bergère amenant ses chèvres- ces échanges simples avaient du prix à ses yeux- ma mère préférant le jardin ou la lecture. Quelquefois l’un ou l’autre des enfants venaient les rejoindre le temps d’un WE (ici, moi en tenue post-soixante-huitarde en Chépieu par un matin givré)bis-1976
Puis vint le temps des petits-enfants, des familles dispersées : Paris, Limoges, Bruxelles, Poitiers qui pouvaient se réunir dans ce lieu qui leur avait été commun. Mes enfants, mes neveux en ont de bons souvenirs. Mais mes parents étaient gentils, cordiaux, mais pas vraiment sociables. Il fallait attendre l’invitation ou susciter l’autorisation de s’installer dans cette maison qui n’était pas faite pour accueillir du monde (juste 2, puis 3 chambres).
Et la retraite attendue s’éloignait toujours (le commerce à tenir, les crédits à rembourser, la difficulté de vendre dans de bonnes conditions). Si bien que mon père n’en profita pas, c’est à Montagnieu, en 1976, avant ses 70 ans, qu’il ressentit le malaise cardiaque qui l’emporta.

Aller retour

Ma mère ne put prendre sa retraite qu’en 1980 après avoir réussi à vendre l’affaire. Dans son esprit, elle comptait donner suite au projet du couple : c’est à Montagnieu qu’elle finirait ses jours. En conséquence, elle quitta son appartement en location, près de son commerce à Lyon, et installa son déménagement à Montagnieu dans ce qui devait devenir son domicile principal. Pas pour longtemps …
Une fois passée l’euphorie des beaux jours, la crainte de l’isolement (Montagnieu est un désert l’hiver) l’emporta vite. Et puis ma mère n’avait pas le même goût que mon père pour les joies élémentaires de la nature, pour les échanges simples avec les villageois.
Alors, ce fut vite expédié : en quelques jours elle acheta – à distance, sans le visiter – un appartement dans le quartier lyonnais qu’elle connaissait et le déménagement fut programmé.

Une maison de famille un peu délaissée
Dès lors, notre présence à Montagnieu fut épisodique ; notre mère n’y résidant plus sans la présence de l’un ou l’autre de la famille. Il fallait tout de même s’occuper du jardin, sortir les jardinières et vidanger l’eau pour l’hiver. Les contraintes l’emportaient sur le plaisir de retrouver le village. bis-Cela dura encore de nombreuses années, jusqu’à ce que tout le monde se résolût en 1994 à vendre la maison, à un acheteur qui envisageait d’y prendre sa retraite dans un futur proche. A la différence de ma mère, il a donné suite à son projet, elle est toujours occupée de nos jours.
Ainsi s’est clos un cycle de près de 50 ans, autour de ce qu’on peut appeler une maison de famille. Ce terme évoque une permanence, une transmission entre générations, un lieu de mémoire qui dans les faits relève du fantasme. Les itinéraires des individus et des familles, la mobilité qui s’impose, les discordes, les divorces ont eu raison de nos jours de la maison de famille. Désormais, elle passe de main en mains, dans des mains étrangères, avec, à chaque fois des usages et des projets singuliers.
Mais nos souvenirs, notre relation aux lieux, au type de nature subsiste. C’est pour cela que j’ai eu l’idée de rejoindre mes nièces pour fêter mes 67 ans au restaurant Rolland aux Granges de Montagnieu avec tout le monde de ma famille recomposée. Bref, la maison de famille, n’a pas besoin de quatre murs et un toit, chacun la porte en lui, dans son cœur.

Danièle a été inspirée par cet évènement et nous livre sa réflexion sur les réunions familiales
Quand nous avions 20 ans ou même 30 ans, nous détestions, Norbert et moi, les grandes réunions familiales, et encore plus les repas de famille au restaurant.
Et puis voilà, le temps passe et quel plus grand plaisir pour nous que de retrouver tout le monde répondant à notre invitation !
Avec l’expérience et l’âge, c’est comme si nous avions compris les bienfaits de ce formalisme que nous trouvions ringuard et faux…et puis peut-être les temps ont-ils changé et peut-être avons-nous compris ce que chantait Bob Dylan il y a cinquante ans : le présent deviendra le passé et ne critiquons pas ce que nous ne pouvons pas comprendre.BOB_DYLAN_BOB+DYLAN-353899

« Venez écrivains et critiques qui prophétisez avec votre plume, allons sénateurs et députés écoutez l’appel, venez pères et mères de partout dans le pays et ne critiquez pas ce que vous ne pouvez pas comprendre…As the present now, Will later be past, The order is rapidly fading. And the first one now, Will later be last, For the times they are a-changin’. »

Maintenir le lien a du sens, un lien plus conscient des différences et des divergences que ne l’était celui que voulait construire nos parents, un lien qui laisse chacun libre de ses choix (de partenaires, d’éducation des enfants, de mode de vie, de décoration de son intérieur, d’idéologie…),ter-5951 un lien de convivialité tout simplement qui ponctue nos vies de moments dont on se souvient.

Vous les jeunes, vous êtes plus enclins que nous à rechercher vos racines et à comprendre ce qui du passé vit encore en vous, s’y répète et parfois vous fait souffrir. Nous avions plutôt tendance à croire que notre histoire individuelle était de notre unique responsabilité et que seuls les déterminismes sociaux pouvaient nous assigner une place qui n’était pas la nôtre. Avec l’âge et l’expérience, on en vient sans doute à comprendre que notre histoire personnelle découle de mécanismes mêlant psychologie individuelle et courants sociétaux, mais qu’il nous reste aussi une bonne part de liberté pour faire nos choix et être heureux.

Le formalisme des rencontres familiales est une manière bien agréable de se retrouver, d’apprendre où en est chacun et de se dire que la vie vaut la peine d’être vécue car, au-delà des soucis de chaque jour, des ruptures et des déménagements, nous construisons une famille où nous pouvons compter les uns sur les autres et nous avons des racines dans les lieux où nous avons vécu.bis-5966