Vie intense, vie trop dense ?*

Au début de notre vie commune à la Buchette, Claire, la fille de Danièle, fraichement exilée de sa vie de lycéenne  parisienne, saluait ainsi son installation provinciale à nos côtés : «  Ici, c’est le pays de la vie ralentie ! »

Cette remarque gentille rencontrait cependant mon incompréhension. Nous venions juste de terminer les travaux d’aménagement de cette grande maison apte à accueillir cinq enfants. Nous travaillions tous les deux à plein temps, avec beaucoup de déplacements, sans compter le syndicalisme et les activités associatives et/ou sportives et sans oublier la simple marche d’une maisonnée importante. Bref j’avais plutôt l’impression d’une vie bien (parfois trop) remplie.

Plus tard, je devisais avec un compagnon de trente ans, à un âge où l’on commence à pouvoir tirer des bilans de sa vie passée. Au bout d’une discussion animée (et passablement arrosée pour mon interlocuteur), je me retrouvais qualifié d’embourgeoisé, installé dans sa routine et son petit confort égoïste. Nouvelle incompréhension de ma part devant ce jugement,  surtout venant de la part de  mon interlocuteur qui avait passé trente ans fonctionnaire dans le même service, militant syndicalement dans la même équipe. Breton parisien de retour au bercail de ses ancêtres, il avait trouvé l’amour et la paternité à quarante ans et possédait sa petite maison. Je n’osais pas lui parler de mes trois mariages, des nombreux enfants, de mes 25 déménagements  et des 5 métiers que j’avais exercés successivement. Manifestement cela ne comptait pas face à l’impératif de radicalité révolutionnaire qui inspirait toujours un militantisme politique que j’avais quitté, moi, depuis longtemps.

J’avais bien l’intuition que ces appréciations – que je recevais comme négatives-  s’appuyaient sur un système de valeurs qui restait mystérieux à mes yeux…

Jusqu’à la découverte de cet essai de Tristan Garcia : « La vie intense : une obsession moderne » sur France Culture.la vie intense couverture

Toujours plus haut, toujours plus fort : pour vivre heureux, vivons intenses ?

Comment de nos jours échapper à cette notion d’intensité. Elle nous est promise à longueur de publicité qu’il s’agisse de déguster un café,  de conduire une voiture d’exception ou de partir à l’aventure. A chaque fois l’émotion,  l’expérience unique sont convoquées  pour rompre avec la routine de nos vies ternes, de la répétition, de notre ennui dépressif.

L’intensité a gagné toutes les sphères de la société, le sport, les loisirs, la culture dans un mouvement volontaire de chacun d’entre nous, mais quelque fois, malgré nous, notamment au travail où les victimes du Burn Out se retrouvent dans toutes les activités.

Tristan Garcia remonte le fil de cette obsession, privilège d’aristocrates désoeuvrés  au XVIIIème siècle, passion romantique des fils de bonne famille au XIXème,  impératif généralisé aux classes moyennes au XXème et XXIème, avec la figure de l’adolescent rebelle, du rocker.

L’intensité n’a pas besoin de définition : Dans sa publicité, ce café renommé est qualifié d’intense, on ne sait pas s’il est long, court, fort, doux, suave, Arabica, Robusta, ou Moka, sa qualité essentielle c’est d’être un café intense, une façon d’être plus « café» que le café .  L’intensité ne se mesure pas, à la différence des grandeurs mesurables (cet individu est plus grand que tel autre).  Comment dire que cette expérience est plus intense qu’une autre ? C’est une affaire intime, subjective.

Le problème, c’est que lorsque cette quête de l’intense est provisoirement satisfaite, cette satisfaction même dévalue l’intensité ressentie. Lorsque j’ai expérimenté une première fois le saut à l’élastique, le répéter n’a plus beaucoup d’intérêt.  Ainsi, l’homme moderne est condamné à rechercher sans fin l’intensité tant désirée.

ascension everest 2D’autant plus que l’intense contient souvent en lui-même une destruction possible, au moins une prise de risque. Quoi de plus de plus intense, lorsqu’on a réussi dans la vie, qu’on a la forme physique et les moyens financiers (au moins 50 000€) de tenter l’ascension de l’Everest ? Chaque année, ils  sont près de 2000 sur les pentes,  mais des dizaines de ces alpinistes amateurs ne reviennent pas de cette dangereuse ascension.

Cette recherche du toujours plus intense, est en phase avec le développement de la société marchande, avec les intérêts du capitalisme moderne qui s’ingénie à mettre en avant ses «expériences clients », toujours plus de biens, de services (inédits, innovants, exceptionnels…) à consommer.

Mais les rebelles, les plus hostiles au capitalisme triomphant, ne sont pas forcément les ennemis de l’intensité.poing Car l’intensité proposée par le système n’est, à leurs yeux, qu’un mauvais avatar de la vraie vie. « Nos vies valent mieux que leurs profits!»  affirment-ils . Et c’est bien une « vraie vie »intense dont il est question, bien loin des promesses illusoires d’expériences fortes mais monnayables de la civilisation capitaliste. Ainsi l’idéal d’intensité n’est-il pas seulement celui du monde libéral, mais aussi celui de ses ennemis.

L’intensité s’invite aussi sur le terrain du travail et du management (ce qui n’est pas directement dans le propos de Tristan Garcia). Le capitalisme à sa période triomphante dans les usines avait repéré les avantages pour la productivité de la routine – ennemie de l’intensité. Un ouvrier, d’après les observations de Frederic Taylor, était beaucoup plus efficace à répéter le même geste qu’en combinant plusieurs ou qu’en en changeant régulièrement. De son côté l’opérateur était bien conscient que cette perte d’autonomie était un mal nécessaire et  lui permettait d’atteindre les objectifs fixés par l’entreprise – et une rémunération assurée.

Mais la donne a changé dans les entreprises et les administrations. La production doit pouvoir s’adapter en continu, répondre aux variations de la demande, devenir « agile ». Le juste à temps, la polyvalence, la gestion par la demande a inversé les priorités. Les managers fustigent maintenant les routines, mettent en avant la souplesse, l’adaptabilité, la créativité, l’engagement personnel des salariés, bref l’intensité (l’intensification du travail) fait un retour en force, et devient un enjeu majeur des relations sociales dans le travail. Du coté des salariés, le mouvement est vécu de manière contradictoire : ceux qui peuvent se trouver dans une activité plus autonome, plus créatrice (parce qu’ils détiennent une qualification, une compétence particulière) sont prêts à jouer le jeu, quelquefois jusqu’à l’épuisement (Burn-out), les autres sont plus déterminés à privilégier les règles, la stabilité. Bien souvent la routine est leur alliée.velo facteur Ainsi un facteur de la Poste qui, avec l’expérience,  connaît bien sa tournée est plus efficace, il peut finir et se libérer plus tôt à la différence du temporaire qui va galérer et finalement dépasser son horaire. Mais les gestionnaires de la distribution vont rechercher de leur côté la polyvalence, la disponibilité pour remplacer un collègue absent  ou répartir sa tournée. La routine est leur ennemie.

A la fin de cette enquête,  Tristan Garcia nous rappelle les alternatives traditionnelles à l’intensité : La sagesse  (qui s’efforce de réduire les intensités de la vie sensible), la religion (qui nous promet le salut, l’intensité suprême dans un autre monde). Et plaide pour réintroduire la pensée dans notre jeu. La pensée qui peut amener l’individu à résister à l’invasion de l’intensité dans la société moderne. Mais aussi la pensée qui doit résister à sa prétention à régenter nos vies sensibles. Un équilibre à trouver…

Danièle a lu le même livre. Retrouvez sa chronique sur son blog Les mots justes :

*Le titre est emprunté à une émission de France Culture – La grande table-  consacrée à ce livre

 

2 commentaires sur “Vie intense, vie trop dense ?*

  1. Intéressante réflexion… Je crois que cette intensité va de pair avec le culte de la personnalité omniprésent dans notre société. Combien de sportifs amateurs achètent une « gopro » pour filmer leur « non exploit » ? Combien de selfis par seconde ? Combien de voyages tous plus « intenses » les uns que les autres ? C’est comme s’il était plus important d’avoir fait (comme cocher sur une check list) le maximum de choses « à faire » quelque part que de réellement voyager au sens multiple du terme.
    En réalité, cette intensité n’est que de surface et cache le vide existentiel omniprésent en beaucoup d’entre nous… c’est une démarche plus proche du paraître et de l’avoir que de l’être.

    J’aime beaucoup les mouvements qui entrent en confrontation avec cette intensité imposée. Les décroissants en sont assez friands, on peut noter les « vélorution » qui font une éloge du déplacement à vélo (et donc d’une intensité limité des déplacements), le mouvement slow food ou encore le championnat du monde de la sieste !

    Il est urgent de rompre avec cette dictature de l’intensité, ne serait que par conscience écologique, « travailler moins pour vivre mieux » et je rajouterai « et ainsi moins nuire à l’environnement ». Si nos déplacements n’étaient pas aussi intenses, aurions-nous besoin d’autant d’aéroport, d’autoroutes ? Si notre agriculture n’était pas aussi intensive (en terme d’usage de ressources) aurions-nous autant besoin de barrages ? Si nos vies n’étaient pas aussi intenses aurions-nous besoin d’avoir en permanence accès à nos emails sur un appareil qui a nécessité une intensité folle pour être fabriqué ? Si notre travail n’était pas aussi intense aurions-nous besoin de compenser cela par une autre forme d’intensité ?

    A y regarder de plus près, on pourrait aisément remplacer le mot « intense » par « violent » qui est a mon avis un terme plus adéquate pour décrire la situation actuelle. Car si le bourgeois des siècles précédents pouvait jouir pleinement de cette, sans doute réelle, intensité, c’est sous la contrainte que nous nous l’imposons.

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  2. Comme l ‘article de Norbert , j ‘aime bien ton post ,Andreas……..au plan éthique ,sociétal…..mais demeurera , je pense , pour notre vie intime ,privée , que l ‘on soit un cadre sup surbooké ou un décroissant , le soin d ‘animer nos relations quotidiennes avec les êtres aimés , afin de rendre « intenses  » les moments vécus , la routine nous amenant à ne plus voir , deviner l ‘autre , passer à côté de lui , d ‘elle ….

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