Port Saint-Louis : une décroissance heureuse ?

J’ai accompagné Danièle pour un stage de photo * organisé par les rencontres d’Arles. Le « terrain » se situait à Port Saint-Louis, au sud d’Arles, entre l’embouchure du Rhône  et le Port de Marseille-Fos. Bien qu’à peine centenaire (fondée en 1904) , cette commune a connu un parcours inégal avec un grand succès commercial et industriel jusqu’à la deuxième guerre mondiale. Dès les années 1960, la perte de l’empire colonial français en Afrique et en Indochine, la chute du trafic fluvial sur le Rhône, la construction de pipe-line  comme alternative au transport du pétrole sur l’eau vers le Nord, l’essor du transport en conteneurs et la création du Port de Fos ont ruiné l’activité industrielle de Port Saint-Louis, laissant la place à des activités nouvelles relevant du tourisme, notamment la navigation de plaisance. Mais les port-saint-louisiens ont de la ressource, ils ont su s’adapter à la nouvelle situation. Et la vie y est douce entre Rhône et Canal. Danièle  a confié au Clairon son carnet de photographe.

C’est au bassin de la Gloria qu’il faut aller pour voir les porte-containers ; juste à côté du port de Fos, là où ils ont directement accès à la mer.Au port de Port-Saint-Louis-du-Rhône, il ne reste que des bateaux de plaisance et quelques barges qui empruntent le canal et l’écluse pour accéder au grand Rhône.  C’est maintenant un port sans grues, sans silos, sans filets, même les bateaux de pêche et ceux des conchyliculteurs de l’anse Carteau ont été installés ailleurs avec la sardinerie. Les hangars ont laissé la place à des résidences lumineuses pour estivants ; il en reste quatre, classés à l’inventaire du patrimoine, abandonnés, en attente sans doute d’un investisseur culturel. Le changement de gabarit et l’abandon du projet de liaison Rhin-Rhône ont rendu obsolètes les installations centenaires.

La forêt de mats des ports secs gagne du terrain sur les anciennes zones industrielles. Déjà trois ports à sec et bientôt quatre, pour satisfaire tous les propriétaires de voiliers en mal d’anneaux. Et puis les pêcheurs et leur plus modeste taillis de cannes ; cinq, six ou plus chacun, avec des alarmes électriques pour ne pas rater la touche de la daurade qu’on appâte au ver, au crabe ou à la moule. Sans oublier les camping-car qui ont leur parc de cent places au bord du canal. 

Le long du canal des pontons rouillent, des voies ferrées ne mènent plus nulle part, des cathédrales de béton et des carcasses métalliques attendent la déconstruction et la décontamination dans les terrains vagues laissés aux herbes folles.

Enseignes effacées d’entreprises disparues qui parlent d’un passé colonial enfui : compagnie franco-indochinoise des riz, société française des bois africains, commerce des produits d’Afrique.

Périmètres sécurisés et citernes abandonnées de la Frahuile, de la société des essences de l’armée, du port pétrolier de Givors, ont-ils été délocalisés depuis l’incendie d’ ESSO en 1967 ?

J’ai parcouru la ville, ses résidences collectives aux architectures datées, ses faubourgs modestes et bas, ses lotissements nouveaux aux maisons individuelles alignées. « La carte et le territoire » de Houellebecq me venait constamment à l’esprit et me rendait mélancolique. La désindustrialisation condamnerait les territoires à devenir des enclaves touristiques, doucement moribondes la plus grande partie de l’année (un bateau de plaisance ne sort pas en moyenne plus d’une semaine par an), des décors pour artistes en mal d’inspiration.

C’est alors que j’ai rencontré Mandi, vingt-deux ans, qui porte le prénom de la dernière reine d’Arles. Mandi est fille de docker et a toujours vécu à Port-Saint-Louis-du-Rhône, elle y a fait toutes ses études de la maternelle au baccalauréat avant de faire un BTS de tourisme à  Arles. Mandi n’a jamais connu les entreprises du canal en activité et doute même que son père les ait connues, mais elle a joué dans leurs friches et s’est baignée dans le canal. « C’était interdit mais on le faisait quand même et les barrières mal fermées ne nous arrêtaient pas. C’est beau, il faut monter sur le toit de la SOFBA, c’est solide. Avant il y avait un tag beaucoup plus beau : c’était un requin avec plein de petits poissons. J’ai un CDD jusqu’à la fin de l’année à l’office du tourisme; je ne m’inquiète pas, il y a des choses bien plus graves. »

J’ai rencontré Matteo, vingt-cinq ans, gardien du gymnase. Son vieux gymnase va être détruit et ça le rassure car il était inquiet pour les enfants. Les pilotis de la passerelle étaient dangereux et les boiseries de la charpente laissaient passer l’eau. Bientôt ils seront dans la plaine des sports.

J’ai rencontré Michel, propriétaire des galeries Lafayette. C’ est son père qui a acheté dans les années 80. Le magasin est centenaire, d’abord implanté rue Lafayette (qui lui a donné son nom), puis au faubourg Hardon et maintenant avenue du port. « Port-Saint-Louis-du-Rhône est devenu une ville dortoir et c’est bien plus dur aujourd’hui que dans les années 80 », au moment où pourtant s’est amorcé le grand déclin de la population.

J’ai rencontré Gérard et Aline, retraités et pêcheurs. Ils ont découvert Port-Saint-Louis-du-Rhône par hasard et l’on pris en affection (Salins-de-Giraud, c’est triste). Lui était à la SNCF à Bourges, sur les voies, à la maintenance. Il a un vélo et sa femme voudrait qu’il en fasse plus. Ils aiment la retraite et la pêche et habitent maintenant dans les résidences nouvelles du port ; ils ont un petit appartement. Ils pêchent comme on le leur a appris, en gardant la moule dans sa coquille, la daurade en est friande.

J’ai rencontré Dominique qui vient pêcher le crabe avec ses fils. Ils sont en cuissardes mais lui va dans l’eau en bermuda. Il suffit de passer le crible dans les herbes pour trouver les crabes mais il faut que l’eau soit assez chaude. « Il n’y en a pas aujourd’hui, on va aller à Martigues. Il y a des moustiques et pourtant ils ont traité cette semaine, deux fois au moins. C’est bien et c’est pas bien ; des oiseaux, il n’y en a plus, on n’entend plus un chant d’oiseaux ».

J’ai rencontré José, historien de la ville, à travers sa biographie du docteur Simon Colonna (De Naploéon III au clocher de la paix, 101 ans de passion). Il écrit désormais l’histoire des dockers de Port-Saint-Louis-du-Rhône.

Port-Saint-Louis-du-Rhône n’est pas Detroit ; je ne suis qu’une modeste apprentie désireuse de faire le portrait de ce qui devait être la ville-champignon de la future Californie française ! J’ai trouvé tant de joie et de confiance dans ses habitants qu’ils m’ont enlevé toute ma tristesse et m’ont fait penser que la décroissance pouvait être heureuse

Port Saint-Louis du Rhône – Danièle Godard-Livet

*Workshop animé par Claudine Doury dans le cadre des rencontres photographiques d’Arles du 16 au 20 Avril 2018 : « Dans les bras du Delta, un roadtrip photographique »

 

 

 

 

 

 

 

 

3 commentaires sur “Port Saint-Louis : une décroissance heureuse ?

    1. Après vérification auprès de plusieurs sources, le « port sec » désigne plutôt une plate-forme de transport et de commerce. Dans le cas de Port Saint Louis, il s’agit effectivement d’un « port à sec » qui propose un stationnement sur terre ferme à des bateaux de plaisance. Dont acte !

      Merci pour cette précision.

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