Je suis né en 1948. La première génération, dit-on, qui n’a pas connu la guerre sur notre sol ou dans le voisinage proche. Après 3 conflits qui ont vu notre pays engagé dans des combats meurtriers et notre territoire occupé : 1870, 1914, 1939

Rappelons les faits : 1944 débarquement en Normandie, 8 mai 1945 victoire sur l’Allemagne Nazi, l’ONU a été instituée le 24 octobre 1945 par la ratification de la Charte des Nations unies signée le 26 juin 1945 par les représentants de 51 États; l’OTAN créée le 4 avril 1949.
Depuis 2022 la guerre est revenue dans l’actualité avec l’Ukraine et la menace russe.
80 ans de paix .ça n’est pas rien, bien sûr ! Mais cela demande d’y réfléchir un peu plus. Est-ce à dire que l’idée de la guerre n’a pas pesé sur nos esprits ?
De mes premières années d’enfance je n’ai pas beaucoup de souvenir. Et pourtant peu de temps après la paix de 1945, la guerre s’est vite réinvitée au menu de l’actualité.
La crise de Berlin
1948 c’est la première crise de Berlin : Le 24 juin 1948, les forces soviétiques bouclent toutes les issues autour de Berlin Ouest occupée par les alliés occidentaux qui sont sommés de déguerpir et de laisser Berlin Ouest sous une hypothétique « neutralité ». Il s’agit d’une forme moderne du siège médiéval, qui a duré près d’un an avec ses deux armes : la faim et le désespoir pour la population.
Mais l’ensemble des alliés s’est mobilisé pour aider les 2 millions de berlinois de l’Ouest avec un pont aérien sans précédent dans l’histoire. Un avion atterrit toutes les trois minutes à Berlin. Environ 2,34 millions de tonnes de provisions sont livrées entre juin 1948 et mai 1949.
Corée : Ainsi démarre de manière spectaculaire « la guerre froide »
Du 25 juin 1950 au 27 juillet 1953, la guerre de Corée oppose la république de Corée (actuelle Corée du Sud), soutenue par les Nations unies à la Corée du Nord, sous occupation soviétique. Une guerre très meurtrière, des deux côtés : 800 000 soldats et 2 à 3 millions de civils
La Corée c’est loin, peu d’écho en France -qui n’a envoyé qu’un bataillon de 1000 volontaires- a fortiori pour le gamin que j’étais. Quelque souvenir d’un film, sorti en 1957 qui eut un grand succès : Le pont de la rivière Kwaï.
Cette guerre froide s’avance maintenant sous la menace nucléaire : américaine depuis Hiroshima (1945), soviétique depuis 1949.
Et c’est de nouveau autour de Berlin que la situation se tend :
Dans la nuit du 12 au 13 août 1961, 14 500 membres des forces armées bloquent les rues et les voies ferrées menant à Berlin-Ouest. Des troupes soviétiques se tiennent prêtes au combat et se massent aux postes frontières des Alliés. Tous les moyens de transport entre les deux Berlin sont interrompus. La construction du mur de Berlin commence avec la mise en place de barricades le long des frontières
La crise de Cuba- Octobre 1962 Le stationnement de missiles nucléaires soviétiques sur l’île de Cuba mène la planète au bord de la guerre nucléaire. Après 13 jours, Kennedy parvient à convaincre Khroutchev, le dirigeant soviétique de se retirer
Les guerres de la décolonisation
La France tarde à s’engager dans la décolonisation qui touche tous les anciens empires coloniaux. En Indochine entre 1946 et 1954 la résistance vietnamienne s’oppose à l’occupation française qui s’achève piteusement à Dien Bien Phu.
Puis c’est l’Algérie ; La guerre d’Algérie a commencé le 1er novembre 1954 pour s’achever le 18 mars 1962 avec les accords d’Évian. On compte environ 50 000 morts français, dix fois plus chez les Algériens. Au total ce sont 1 500 000 jeunes français qui se trouveront mobilisés.
A la maison on suivait l’actualité, à la radio, à la télé, dans une ambiance très « Algérie Française ». En 1961 le « putsch des généraux » avait toute notre sympathie, surtout de la part de notre père qui avait toujours préféré Pétain à De Gaulle
Dans la famille c’est mon frère Marc, Classe 1963, qui se trouve mobilisé, heureusement après la fin de combats et les évènements meurtriers qui ont perduré en 1962. Il fera ses 12 mois à faire du gardiennage des installations militaires avant leur déménagement.
Ces guerres de décolonisation ont touché profondément la société française. Il n’y a pas une famille française qui n’ait pas une histoire commune à ces deux conflits qu’ils soient anciens colons, pieds noirs, militaires de métier ou appelés du contingent.
En fouillant dans l’histoire familiale, j’ai découvert un ancêtre qui, parmi les premiers colons en Algérie en1851, avait tenté l’aventure de quitter sa ferme natale dans le Val Romey, avec sa femme et ses deux enfants. Mais l’affaire ne prospéra pas ; deux ans après ils étaient de retour au village. A peu de choses près, ma famille aurait eu une histoire « Pied noir »
La guerre (pas si) froide : Vietnam (1955- 1975)
Après la déroute française, la lutte nationale des Vietnamiens prend clairement le visage d’un affrontement Est-Ouest. Les Américains ont formulé alors la « théorie des dominos » : Selon ce raisonnement, une victoire des communistes vietnamiens aurait entrainé la chute d’autres pays alliés des Occidentaux.
Partout aux USA, en Europe, dans le monde monte la protestation. C’est un conflit qui se déroule sous l’œil des médias : le film « Apocalypse Now » réalisé en 1979 par Copola passe sur tous les écrans
Alors jeune adulte c’est pour le Vietnam que je me retrouve dans les manifestations. Pendant Mai 1968 le sujet est au centre des mobilisations. Et n’oublions pas que ce sera une terrible défaite pour les US. On se rappelle les images du départ de Saïgon des forces américaines dans le chaos et l’humiliation. Cette victoire des peuples indochinois est fêtée autour de moi, dans la jeunesse, sans hésitation. Cette guerre c’est l’affrontement entre les méchants impérialises américains et les gentils résistants communistes. Même si nous ne tarderons pas à découvrir les horreurs des Khmers rouges que nous saluions auparavant comme héros dans les meetings de soutien.
Dans le sillage de ces mobilisations sur le Viet Nam, c’est la grande vague de Mai 1968 qui déferle de Mexico, Berlin au quartier latin. Les mouvements se radicalisent, la question de la lutte armée s’invite en Allemagne, en Italie … La lutte révolutionnaire amène-t-elle à la guerre des avant-gardes du « prolétariat » contre les forces au service du « capital » . L’exemple des maquis guévariste en fascinent plus d’un. En France on y échappe de peu. Les trotskistes dont je fais alors partie ont connu quelques mois de clandestinité : pseudonymes, cachettes, réunions secrètes, entraînements… avant de retrouver un fonctionnement public.
La guerre froide en Europe
Le rideau de fer est bien installé en Europe et c’est une zone de friction et de danger majeurs. A partir de 1977 l’URSS prévoit d’installer des missiles SS20 à moyenne portée chargés de têtes nucléaires tactiques. Les USA prévoient de riposter avec des Pershing installées au centre de l’Europe. C’est l’épreuve de force qui s’installe jusqu’en 1987, à l’avènement de Gorbatchev qui va reculer. Les deux menaces sont retirées.

Dans l’intervalle d’immenses manifestations, surtout en Allemagne, mobilisent des millions de pacifistes, au premier rang, ma famille allemande (Hanna, la mère de mes enfants). L’écho est moindre en France, le danger semble plus distant. Et puis la « dissuasion nucléaire » française donne une impression de sécurité -bien légère dans l’hypothèse d’un conflit nucléaire généralisé. Ce danger m’obsède à la différence de beaucoup de mes concitoyens. Mon ami Philippe, alors journaliste, documente en profondeur l’ampleur de la menace.
Autour de moi les discussions partent dans tous les sens : les partisans du désarmement total et sans conditions (pacifistes rêveurs), les pacifistes prosoviétiques (une tradition des communistes depuis le « mouvement de la paix » des années 1950-60 ) , et les partisans d’un désarmement négocié parmi lesquels je me range . La question ne bougera qu’avec l’arrivée de Gorbatchev et puis la chute de l’Union Soviétique. Plus tard, ce sera une autre histoire avec la montée en force de Poutine
Les guerres de l’ex-Yougoslavie (1991-2001)
Avec le délitement du bloc soviétique c’est un pays proche de l’UE (Belgrade est à 1500 km de Paris), communiste mais plutôt original, uni derrière un dirigeant charismatique, le maréchal Tito , qui va éclater en vol entre 1991 et 2001, entrainant une myriade de conflits meurtriers pour les différentes populations mais impliquant aussi des forces occidentales de l’Otan dont la France. La guerre a fait près de 100 000 morts — dont la moitié sont des victimes civiles — et deux millions de réfugiés
A l’époque je faisais partie des nombreux français préoccupés par cette actualité, mais incapables de comprendre la situation. On n’y pigeait rien, entre la Slovénie, la Croatie, la Serbie, la Bosnie Herzégovine, le Kosovo, la macédoine du Nord, le Monténégro. Si les guerres sont maintenant terminées depuis 20 ans, les foyers de conflit sont toujours actifs.
Les guerres du Moyen-Orient
La Palestine
1948 c’est la naissance d’Israël officialisée par l’ONU. Mais l’ONU avait en fait créé deux états. Le peuple juif à la recherche d’un refuge après les horreurs de la Shoah, s’installe sur les terres de Palestine, au nom de leur ancienne présence.
Problème : Les terres sont occupées, habitées, cultivées depuis des siècles par des familles palestiniennes qui seront chassées au cours d’une courte et violente guerre. Pour les Palestiniens c’est la « Naqba », la catastrophe qui les amènera pour la majorité dans des camps de réfugiés de Palestine et dans les pays voisins (Jordanie, Liban). Au Liban , la présence des réfugiés palestinienne sera à la source d’une terrible guerre civile ‘1975-1990).
De cette date jusqu’à nos jours le conflit Israélo- Palestinien restera incrusté dans tous les conflits de la région. Depuis 1948 Israël est une nation en guerre perpétuelle.
Guerre « des 6 jours » juin 1967- Vainqueur de l’affrontement, Israël occupe la Cisjordanie et le Golan.
Guerre « du Kippour » octobre 1973 Israël en difficulté négocie un accord avec l’Egypte
Les Accords d’Oslo en Septembre 1993 laissent espérer un règlement à deux états. La mise en œuvre est sabotée par l’extrême droite israélienne avec l’assassinat d’Itzhak Rabin en novembre 1995, avec la montée des mouvements radicaux palestiniens (le Hamas) et la seconde intifada ( 2000-2005) .Tout du long Israël a soutenu ,voire organisé la colonisation dans les territoires occupés.
Et puis les opérations récurrentes sur Gaza dont la dernière guerre totale d’anéantissement de 2024-2025
Le 11 septembre 2001
Tout le monde se rappelle l’attaque des tours jumelles (et sur le pentagone) organisé par Al-Qaïda. Dans le mois qui suit GW Bush réunit une coalition -dont la France – pour envahir l’Afghanistan et faire tomber le régime des Talibans suspectés de protéger les terroristes. C’est une longue guerre/occupation qui va s’étendre jusqu’en 2021, jusqu‘au départ piteux des américains. Une guerre à 1000 milliards de dollars – avec la mort de 3500 soldats américains et 90 tués français. Un gros traumatisme pour la société américaine.
Mais les USA ne s’arrêtent pas là.
Le gouvernement américain affirme sans preuve que le pouvoir de Saddam Hussein (resté en place après la première guerre du golfe1990-1991) en Irak détient des armes de destruction massive, il déclenche une invasion massive de ce pays avec le concours d’une coalition des occidentaux – à l’exception notable de la France.
Sur toute la planète on assiste en direct à l’opération militaire : une espèce de téléréalité ou un jeu vidéo en réel – les missiles dans la nuit de Bagdad.
On connaît la suite, le pouvoir mis en place par les USA connaîtra les pires difficultés à s’affirmer, laissant la place à la montée de l’Etat Islamique
L’état Islamique
La montée de l’islamisme ne date pas de début du XXIème siècle. Dès 1979 le régime du shah est renversé en Iran au profit d’un régime théocratique qui va soutenir dans la région tous les mouvements islamistes, laissant au second plan le nationalisme laïc arabe des indépendances.
Ce qui est nouveau avec l’EI, qui est proclamé en 2013, c’est la perspective du Califat : il ne s’agit plus seulement de créer un mouvement, mais bien d’installer un territoire, un état où l’Islam triompherait enfin et réglerait tous les aspects de la vie des citoyens, des fidèles. Ce qui implique le Djihad, des conquêtes sur le terrain et des interventions (des attentats) partout pour traquer l’« empire des incroyants ». Le Califat a vocation à s’étendre à tous les pays musulmans.
S’ouvre alors une décennie de combats meurtriers où se mobilise la coalition occidentale avec le concours des forces Kurdes qui viendra à bout (provisoirement ?) de l’EI. En Europe, particulièrement en France les attentats se multiplient, nous amenant à un état de guerre non déclaré avec des troupes sur place au moyen Orient et un traumatisme général sur notre sol.
Les guerres de Poutine
Dans une adresse à la nation en 2005, le président russe avait développé sa vision du monde, passé un peu inaperçue par les observateurs et responsable occidentaux.
« La disparition de l’URSS est la plus grande catastrophe géopolitique du XX e siècle. »Il ne s’agit pas simplement d’une nostalgie mal placée mais la formule ouvre une perspective de restauration possible et souhaité par Poutine.
Dès son arrivée à la tête de la fédération de Russie, c’est en Tchétchénie que Poutine donne toute sa mesure guerrière, dans ce territoire de la Fédération, en proie à un soulèvement indépendantiste à coloration islamiste. La Tchéchénie sort anéantie du conflit. Kadirov, un fidèle du Kremlin reprend brutalement le pouvoir.
Et puis la Géorgie en 2008 : Moscou s’appuie sur la volonté d’autonomie des minorités russophones dOssétie du Sud et d’Abkhasie pour une opération militaire impliquant 40 000 soldats russes qui menacent même la capitale Tblilissi. Poutine accepte d’arrêter ses troupes. Mais les deux territoires (20 % de la Géorgie) sont annexés par la Russie.
Pour la Crimée le schéma est proche et là ce sont des « petits hommes verts », des militaires russes sans identification qui vont prêter main forte à quelques activistes pro-russes. Un référendum va donner une forme légale à ce coup de main.
L’Ukraine c’est un plus gros morceau. En 1994 le jeune état ukrainien (avec la Biélorussie, et le Kazakhstan) avait accepté de confier son arsenal nucléaire (très important, du temps de l’Union Soviétique) à son puissant voisin la Fédération de Russie, moyennant des garanties de sécurité promises par les signataires du mémorandum de Budapest : les Russes et les occidentaux.
Entre temps, la société ukrainienne a conquis sa liberté (avec la révolution orange – Maïdan 2013) , contre l’influence russe et s’est rapproché de L’UE et de l’occident , au grand dam de Poutine qui théorise l’inexistence de la nation Ukrainienne et s’appuie là aussi sur l’existence de populations russophones dans le DonBass. Pour Poutine la Novorossia doit réunir tous les territoires de l’Empire Russe autour la Mer Noire et plus généralement toutes les populations russophones dans son « étranger proche ».
On connait la suite : le 24 février 2022 et l’invasion (sans le succès espéré par le Kremlin). La riposte ukrainienne va amener le pays à tenir tête à l’envahisseur jusqu’à maintenant.
L’Europe se réveille avec une guerre à ses portes, avec un « allié » américain qui fait défection.
80 ans de paix – la guerre toujours en arrière-fond
Oui quand on regarde de près ces « 80 ans de paix », la guerre n’a jamais été absente.
Ce long intermède pacifique nous a changé – il m’a changé pour ce qui me concerne.
A 20 ans je me réjouissais de mon exemption du service militaire. Les casernes étaient pleines et l’armée pas très désireuse d’accueillir ces classes d’âge si nombreuses et si contestataires.
Cela faisait mon affaire et me confortait dans mon antimilitarisme. A l’été 1973, pendant les grandes manifestations, j’étais aux côtés des paysans du Larzac qui refusaient l’extension du camp militaire.
Pendant toutes ces années je fus complètement indifférent, voire hostile aux choses militaires, plus attentif aux luttes populaires.
La guerre était présente dans les actualités, elle était présente dans nos esprits, dans nos mobilisations politiques mais pas dans nos réalités quotidiennes… Jusqu’à l’invasion de l’Ukraine
Cette guerre en Ukraine a modifié profondément mon regard, par sympathie vis à vis de ce peuple courageux qui se bat pour sa liberté, par une conscience nouvelle que leur guerre est aussi la nôtre, que Poutine peut aussi pousser son avantage jusqu’à menacer le reste de l’Europe et par un sentiment de solidarité vis-à-vis de ces peuples de l’Est aux avant-postes.
Pour les européens, la guerre n’est plus un objet lointain, elle devient possible
Du coup je me suis intéressé aux informations sur la guerre. Finalement je n’ignore plus rien des différentes sortes de drones, des mérites comparés des chars américains Abrams et des Léopards allemands, des commandes de chasseurs F35 par les armées européennes… et je me réjouis du renforcement des armées sur le sol européen.
On a vraiment changé d’époque. La menace russe et la défection des alliés US met en avant la nécessité que l’Europe se réveille et se renforce, y compris militairement.



























Les fermes grandissent au fur et à mesure des départs, des abandons des fermes voisines qui sont vite rachetés par un plus gros. Les terres sont regroupées, mais les bâtiments, désormais inutiles, restent abandonnés (photo ci-dessus), voire rasés pour installer des éoliennes. Les bourgs ruraux ont du mal à maintenir leur population, leurs commerces et leurs services, sauf ceux qui ne sont pas trop loin des métropoles.
Maroussia , la seule de ses trois filles intéressée par l’agriculture, n’a pas pour projet de reprendre la grande culture mais juste le vignoble. Une grande partie de la production est écoulée en vente directe ou sur les salons spécialisés. Une manière de mieux maîtriser ses débouchés.