Cette question est dans toutes nos têtes. Si elle a pris un acuité particulière avec l’arrivée de l’Intelligence Artificielle, elle n’est cependant pas nouvelle. Cela fait bientôt cinquante ans que les ordinateurs ont pris place dans les bureaux, les ateliers, les boutiques. Ils ont bouleversé nos pratiques au travail. On a souvent prédit une disparition des salariés concernés et une productivité croissante pour les entreprises et l’économie en général. Mais la réalité a démontré jusqu’ici le contraire.
« On voit des ordinateurs partout, sauf dans les statistiques de productivité », expliquait en 1987 l’économiste Robert Solow.( Robert Solow (1924-2023) – pionnier de la théorie de la croissance, prix Nobel d’économie pour une nouvelle approche de la croissance économique et de la part imputable à l’innovation technologique)
Or, à mesure que l’investissement dans les technologies de l’information augmente, la productivité des travailleurs peut stagner ou baisser au lieu d’augmenter.
Que s’est-il passé ?
On peut constater que l’informatique a permis la croissance vertigineuse du secteur des services, elle a permis l’inflation considérable de la bureaucratie dans les entreprises et les organisations, privées comme publiques. Très performante pour les traitements de masse (gestion des payes, des factures, versement des allocations, des remboursements de la sécurité sociale …) elle a rendu les salariés plus efficaces, elle a nécessité des salariés mieux formés mais elle ne les a pas remplacés. Car cette informatique ne fait, de manière automatique, que ce que les programmeurs ont prévu 
Mais ça, c’était avant, avant l’IA.
Maintenant l’IA répond à nos questions, qu’elles soient prévues dans la programmation ou pas.
A une condition : qu’elle puisse s’alimenter auprès des quantités fantastiques de données, les fameuses data.
Les médias ont popularisé les diverses formes d’IA génératives : elles peuvent générer toute sorte de textes ou d’images d’après les instructions qui leur sont données. Chacun d’entre nous a pu s’amuser à essayer diverses requêtes, le résultat est souvent bluffant. Les professions littéraires, les graphistes, les plasticiens, les communicants s’y intéressent et parfois s’inquiètent d’une disparition de leurs emplois.
Mais pour l’instant pas de raz de marée dans les entreprises. Pas plus de 5 % des entreprise ont pris le virage.
Et pourtant on imagine l’évolution des professions juridiques, par exemple, lorsque l’IA sera capable de « digérer » l’ensemble des codes en vigueur ( des millions de pages ) et , plus fort, l’ensemble de la jurisprudence correspondante. Plus besoin des armées de stagiaires, d’assistants, d’avocats en seconde ligne pour préparer la documentation en vue d’une plaidoirie.
Le secteur de la banque est un client potentiel majeur de l’IA. Est-ce la fin des conseillers ?
On s’alarme de la disparition du contact humain au plus proche du client. On oublie que le mal est déjà fait du fait du nouveau management qui a fortement dégradé la relation humaine dans le métier.
Prenons l’exemple d’une banque généraliste. A l’ancienne spécialisation des métiers (agent d’accueil, caissiers, agents administratifs, conseillers clientèle) a succédé le règne de la polyvalence. Le conseiller (pas d’autre dénomination) s’occupe de tout : il fait de l’accueil, de la saisie, du conseil financier, passe du Front au back-office, il doit monter des dossiers de prêt (le cœur de métier), mais aussi proposer des placements, des assurances, de la prévoyance, de la complémentaire santé, et même du téléphone mobile. Autant dire qu’il ne maîtrise correctement aucun de ces métiers. L’expertise est maintenant dans le système informatique.
Mon conseiller à la Caisse d’épargne est incapable de me préciser un taux d’emprunt ou un statut fiscal pour tel placement sans lancer un programme de simulation et rentrer mes paramètres. Encore heureux s’il le maîtrise suffisamment sans se trouver obligé de consulter un collègue plus expérimenté. Il est polyvalent sur tout , compétent sur rien. Mais néanmoins stressé car ses moindres faits et gestes – et résultats en termes de placement de produits- seront décortiqués mensuellement, voire hebdomadairement avec son N+1.
Alors, si toute la compétence est dans le système informatique, l’intervention de ce conseiller inefficace est parfaitement inutile. Passons à la banque en ligne. Et puis une IA astucieuse fera bien l’affaire, pensent les dirigeants du secteur.
De toute façon on sait bien que tout dossier un peu sensible sera décisionné au siège, peut -être par une autre IA.
Dans les banques, il s’a git de centaines de milliers d’emplois en jeu. Pour l’instant les principales banques sont d’une grande prudence. Même situation dans les assurances, des secteurs qui forment les gros bataillons du tertiaire, secteur qui emploie la grosse majorité des travailleurs de niveau intermédiaire.
Ainsi les grosses transformations de l’emploi ne sont pas pour tout de suite, mais surement pour bientôt. L’impact sur le marché du travail fait l’objet de prévisions diverses.
Le sujet a été au centre des réflexions du Forum mondial de l’économie de Davos en janvier dernier, préparé par une étude préalable intitulée :
Future of Jobs Report 2025 : 78 millions de nouvelles opportunités d’emploi
d’ici à 2030, mais un besoin urgent d’acquisition de compétences pour
préparer la main-d’œuvre.
Le titre annonce la tonalité plutôt optimiste du rapport – il ne s’agit pas d’un rapport spécifique sur les conséquences de l’introduction de l’IA dans les entreprises, mais de l’avenir de l’emploi mondial en général d’ici 2030, incluant toutes les tendances à l’œuvre : , vieillissement de la population, montée des services de santé, des services à la personne, de la construction, de la restauration …
On peut en conclure une montée des métiers à haute compétence dans l’informatique et les services connexes à un bout de la chaîne, un déclin brutal des emplois intermédiaires (qui occupent énormément de salariés dans nos sociétés développées). Le tout accompagné d’un fort développement des métiers de moindre qualification (et de moindres rémunérations).
Bref, une polarisation croissante du marché du travail entre le haut et le bas de l’échelle des qualifications. Et un avenir incertain (voire sombre) pour les emplois intermédiaires. Une mauvaise nouvelle pour des millions de salariés concernés.
Ces évolutions sont encore balbutiantes dans la majorité des entreprises. Elles vont s’accélérer à grande vitesse.
Beaucoup de réflexions se portent sur l’évolution du travail sous l’effet de l’introduction de l’IA dans les entreprises et les organisations. Il y a sans doute un effort d’anticipation à faire de la part des managers en termes de formation et d’organisation du travail.
Mais on reste hélas dans le flou concernent l’impact quantitatifs sur l’emploi. Que deviendront ces centaines de milliers de salariés à qualification intermédiaires désormais obsolètes. Seront-ils au chômage ou réorientés vers des qualifications inférieures-et de moindres salaires ?
Pour l’instant l’actualité retient la course de vitesse des acteurs de l’IA. Chacun investit à fonds perdu pour se positionner sur le futur marché. Donald Trump a annoncé la création de Star Gate, un consortium de plusieurs acteurs : OpenAI (Chat GPT -Microsoft) , SoftBank , Oracle et la société d’investissement MGX, qui annoncent mobiliser 500 milliards de $ sur 5 ans . Elon Musk, créateur de XAI, jaloux de ne pas être de l’initiative, a déclaré « ils n’ont pas le premier dollar »
Récemment les Chinois ont jeté un pavé dans cette mare bouillonnante en présentant DeepSeeck, un outil efficace et beaucoup, beaucoup moins cher (paraît-il) que les pionniers américains.
La bataille en fait que commencer.


























