J’avais beaucoup aimé le premier livre de Catherine Millet (« La vie sexuelle de C.M. »).
Exposer sa vie sexuelle simplement, sans honte ni envie de choquer, juste avec la petite fierté de celle qui en a vu beaucoup et qui est allée au bout de sa curiosité, j’avais trouvé ça bien. Qu’une femme tout à fait respectable (directrice de revue, et tout et tout…) puisse raconter publiquement qu’elle fait ce qu’elle veut de son corps, avec qui elle veut, et que la jouissance physique n’a pas grand-chose à voir avec les sentiments, j’avais trouvé ça très bien.
Je n’avais rien lu de tel depuis le journal d’Anaïs Nin !
Bien sûr, je me disais qu’elle se mettait souvent en danger ; Et puis, j’étais curieuse de savoir ce qu’en pensait Jacques, son compagnon dont elle parlait tant.
« Jour de souffrance » nous l’apprend avec la même franchise. Jacques désapprouve complètement sa vie sexuelle multiple, mais plus encore, quand elle s’est aperçue que Jacques avait aussi des aventures, elle est devenue malade de jalousie. Elle nous raconte sa crise,qu’elle nomme elle-même « de folie ». Ouvrant les lettres, fouillant l’ordinateur, imaginant les autres, les voyant partout, posant des questions, recoupant les preuves, ne dormant plus…Une vraie jalousie, entière, destructrice, insurmontable qui la conduit à des bassesses qu’elle se reproche.
Comment Jacques a-t-il vécu cela ? C’est dit du point de vue de Catherine, mais pas de celui de Jacques. On sait qu’il a tenu bon, c’est tout !
Voilà des livres qui valent bien des manuels de philosophie pour ce qu’ils nous apprennent des relations du corps et de l’esprit et de notre rapport à l’autre :
–Jouissance et jalousie sont les deux faces d’une même médaille : toutes les deux dans la tête et dans le corps, deux émotions violentes nécessaires à notre survie et pas du tout « raisonnables ».
–On peut être imaginatif, réflexif, introspectif et quasiment clinique dans l’observation de soi comme l’est C.M. sans arriver à imaginer ce que pense et ressent l’autre. Elle avoue elle-même n’avoir jamais pensé à ce qu’il pouvait ressentir ; elle a juste pris soin de cacher ses aventures lorsqu’il lui a dit sa désapprobation. Et a écrit « sa vie sexuelle… » quand elle sortait de sa crise de folie (pour en sortir ?)
Et les sentiments dans tout cela ? C’est sans doute tout autre chose : de l’attachement, de l’admiration, du respect, de l’étonnement, du bien-être, de l’harmonie, de la douceur, de la protection l’un vis-à-vis de l’autre, du nourrissage de l’un par l’autre, la joie de la vie au quotidien sans rien de spécial…
Et la fidélité ? Pas un principe, mais une règle de prudence pour ne pas faire souffrir l’autre (en imaginant ce que l’on endurerait si….)
Traduite en 45 langues, vendue à près d’un million d’exemplaires rien qu’en France, Catherine Millet n’a pas besoin de ma publicité. Lisez-la tout de même, elle en vaut la peine.
Sur le chemin du retour vers le Nord, nous nous arrêtons volontiers à Fontaine de Vaucluse. En été , c’est un hâvre de fraîcheur , sous les arbres, au bord de la Sorgue – à 14° hiver comme été – . Nous y trouvons un parking apprécié de nombreux camping-cars.
La Sorgue est une merveille de la Nature : la plus puissante exsurgence de France, la cinquième dans le monde. Le site est connu et apprécié de longue date : le poête Pétrarque venait s’y réfugier à partir de 1339, hanté par la figure de sa bien-aimée Laure, entre deux voyages aux quatre coins de l’Europe. Un petit musée lui est consacré dans le bourg.
Le village est dominé par une gigantesque falaise de plus de 200m où la fontaine a creusé sa résurgence. C’est ce qui explique le nom Vaucluse -Vallis Closa-, puisque la vallée est close et s’arrête sur cette falaise.
A l’origine de la source un siphon très profond, alimenté par les eaux souterraines des monts du Vaucluse, du Mont Ventoux et de la Montagne de Lure. Cette énorme sourcea donné son nom à toutes les « fontaines vauclusiennes » du monde.
Les premières explorations du gouffre ont débuté en 1878 et le point le plus bas, soit – 308 m à partir de la surface de la grotte, n’a été atteint qu’en 1985 par un robot de la Société spéléologique de Fontaine de Vaucluse.
Dans un pays sec où les cours d’eau sont tous de type torrentiel méditerrannéen ( à sec en été, soumis aux crues d’orages), la Sorgue connaît un régime fluvial : toujours alimenté même en période de sécheresse et à l’abri des crues brutales – même si son débit peut tripler sous l’effet de pluies prolongées sur le bassin versant ( ci-contre crue de la Sorgue dans le village de Fontaine).
Cette abondance et cette régularité ont fait le bonheur des moulins, notamment les moulins à papier qui fut une industrie florissante dans le bassin de la Sorgue.
Une fois quitté le village de Fontaine, la Sorgue suit son cours dans la plaine. Mais elle ne va pas bien loin. Quelques km plus loin le lit est barré, le courant s’écoule désormais dans deux chenaux divergeants qui sont l’oeuvre de l’homme. Ce lieu-dit s’appelle le partage des eaux.
Ce destin singulier d’une rivière née puissante et si tôt fragmentée a inspiré le poête René Char qui a vécu, à coté, à l’Isle sur la Sorgue:
La Sorgue
Rivière trop tôt partie, d’une traite, sans compagnon,
Donne aux enfants de mon pays le visage de ta passion.
Rivière où l’éclair finit et où commence ma maison,
Qui roule aux marches d’oubli la rocaille de ma raison.
Rivière, en toi terre est frisson, soleil anxiété.
Que chaque pauvre dans sa nuit fasse son pain de ta moisson.
Rivière souvent punie, rivière à l’abandon.
Rivière des apprentis à la calleuse condition,
Il n’est vent qui ne fléchisse à la crête de tes sillons.
Rivière de l’âme vide, de la guenille et du soupçon,
Du vieux malheur qui se dévide, de l’ormeau, de la compassion.
Rivière des farfelus, des fiévreux, des équarrisseurs,
Du soleil lâchant sa charrue pour s’acoquiner au menteur.
Rivière des meilleurs que soi, rivière des brouillards éclos,
De la lampe qui désaltère l’angoisse autour de son chapeau.
Rivière des égards au songe, rivière qui rouille le fer,
Où les étoiles ont cette ombre qu’elles refusent à la mer.
Rivière des pouvoirs transmis et du cri embouquant les eaux,
De l’ouragan qui mord la vigne et annonce le vin nouveau.
Rivière au coeur jamais détruit dans ce monde fou de prison,
Garde-nous violent et ami des abeilles de l’horizon.
La Sorgue devient alors un bien commun que les hommes de la plaine ont partagé à l’infini dans un réseau dense de canaux qui desservent ici une plantation, ici un moulin, là un réservoir.
L’isle sur la Sorgue en est la démonstration vivante : souvent appelée L’Ilo de Venisso en provençal par référence aux canaux qui la fragmentent en autant d’ilots habités.
Les canaux se divisent en une multitude de canalisations, de biefs qui distribuent le courant dans la moindre ruelle, encombrée d’autant de roue à aubes encore visibles aujourd’hui.
Autrefois, ville industrieuse avec ses nombreux moulins, ateliers, fabriques, toutes ces activités où la force motrice de l’eau se révélait indispensable, l’Isle sur la Sorgue a maintenant une vocation touristique qui s’appuie sur le charme des échoppes et des restaurants au bord de l’eau.
Et puis, elle s’est créé une spécialité depuis près de 40 ans: la brocante qui a forgé l’identité de la cité l’isloise, lui assurant une notoriété internationale. L’Isle-sur-la-Sorgue constitue, après Saint-Ouen et Londres, la troisième plate-forme européenne du commerce des antiquités.
Le Calavon prend naissance sur les contreforts de la montagne de Lure au-dessus de Banon. En saison sêche, son lit se remarque à peine: quelques caillous dans un chenal à sec. On a du mal à l’imaginer transformé en torrent impétueux menaçant les bourgades de la vallée d’Apt.
On le prend plus au sérieux quand on parcourt Les gorges d’Oppedette. Le chemin longe sur plusieurs Km le rebord extrème de la falaise, à quelques centimètres de l’à pic vertigineux.
Au bout dune heure et demie de cet itinéraire en balcon, on arrive en vue du village installé à l’entrée des gorges sur un socle rocheux qui surplombe le vide. On descend dans le lit du Calavon pour remonter ensuite sur la rive opposée. Un raidillon à franchir et nous voilà à l’entrée du village, à proximité d’une fontaine bienvenue.
Pour le retour nous avons choisi un parcours plus tranquille, sur la rive gauche cette fois, évitant les belvédères vertigineux et les sentiers escarpés.
En bas, sorti des gorges, le Calavon est maintenant sur le territoire du Vaucluse et va longer la Montagne du Luberon. C’est le domaine des ocres.
Les ocres sont des argiles pures (kaolinites) colorées par des pigments d’origine minérale (hydroxides de fer) dont les couleurs varient du rouge soutenu au jaune clair. Le tout amalgamé à du sable constitué essentiellement de quartz. Dans la région,on a exploité les ocres sur plusieurs sites: Colorado provençal, Roussillon, la dernière carrière encore en activité est située à Gargas (Vaucluse). L’ocre naturelle est utilisée comme pigment depuis la préhistoire, comme à Lascaux. Elle est toujours appréciée pour sa non-toxicité et sa grande longévité en décoration, beaux-arts et maçonnerie.
Nous avons visité les anciennes carrières de Rustrel , appelées Le Colorado Provençal, où les ocres étaient extraites puis lavées et affinées.
L’extraction industrielle et l’érosion naturelle ont créé des paysages insolites, notamment ces cheminées de fées dont le sommet était protégé par des roches dures.
Le site est géré par une association regroupant propriétaires et bénévoles.En bordure de la route départementale 22, il y a un parking ombragé payant, un espace avec tables de pique-nique et un accueil (« la maison du Colorado »). Les sentiers sont semi-balisés avec des barrières et escaliers par endroit afin de canaliser les passages et éviter ainsi une érosion trop rapide du site.
Les recettes percues sur les droits d’entrée servent aux dépenses d’aménagement et d’entretien. Une partie du site, inaccessible pour l’instant, est l’objet de travaux de réhabilitation qui devraient aboutir à une reconstitution de l’activité de la carrière du temps de son exploitation.
Le Calavon poursuit sa course vers l’Ouest, au milieu du Luberon. Mais c’est sous le nom de Coulon qu’il se jettera dans la Durance, un peu au Nord de Cavaillon. Le Calavon a disparu. En fait il a changé de nom à partir du village des Beaumettes.
La vallée de l’Ubaye joint la haute Durance à la frontière italienne, à sa source, sur les flancs du Monte Viso. Longtemps possession de la Savoie, elle ne fut rattachée à la france qu’en 1713. Vallée frontière, l’activité militaire a marqué le paysage, notamment avec les étonnants forts de Tournoux et Saint-Vincent.
L’effet d’une frontière est de séparer mais aussi de relier, dans un subtil équilibre, le proche, le local avec le lointain, l’étranger. Et la population de la vallée, accrochée à une terre difficile, a très tôt montré un intérêt pour le grand large. Les colporteurs de la vallée se retrouvent dès le XIIIème siècle aux pays-bas, où ils ouvrent des comptoirs.
Au XIXéme siècle, c’est au Mexique que les valeïans font fortune et reviennent au pays à Barcelonnette et y construisent des petis palais, donnant même à une de leurs avenues chics le nom d’un président mexicain qui leur fut favorable.
Une des premieres de ces habitations fut La Sapinière, belle demeure bourgeoise qui abrite aujourd’hui le musée de la vallée et le bureau du Parc du Mercantour. En témoigne également les spendides sépultures qui jalonnent les cimetières de la vallée.
L’opulence n’a duré qu’un temps; il en reste cependant un réel esprit d’entreprise qui s’applique maintenant à la première activité de la vallée : le tourisme. Les station de Sauze, de Super-Sauze, de Pra Loup ont attiré dès les années 1950 de nombreux skieurs.
A Sauze (ci-contre l’église du hameau) et Super-Sauze, les villages d’origine situés sur la commune d’ Enchastrayes sont accrochés sur les rebords des roubines, ces hauteurs érodées constituées de fragiles marnes noires comme du charbon. Ces nappes constituent une menace permanente dans un équilibre instable . Le glissement de terrain de Super-Sauze est ainsi périodiquement ausculté par les géologues.
C’est dans ce cadre, au début du siècle dernier que Pierre Magnan place séraphin Monge, énigmatique héros de La maison assassinée qu’on retrouve dans Le mystère de Séraphin Monge. Fuyant son destin et un amour impossible, il se réfugie tout en haut d’Enchastrayes, dans la forêt où il abat des hêtres immenses que le glissement de terrain engloutit. Lui-même disparaît finalement dans cet océan mouvant de boue argileuse.
En face c’est le Riou Bourdoux qui laisse en mémoire ses crues dévastatrices qui emportaient le flanc de la montagne avant que d’immenses travaux d’aménagement et de reforestation viennent enfin domestiquer la violence des éléments.
Mais la montagne sait aussi se montrer douce, ses alpages accuillants pour le promeneur, ponctués de bergeries au milieu de pelouses en fleur.
Plus en aval, loin de la violence des éléments , on trouve la vallée du Laverq. La Blanche de Laverq descend directement de la Tête de l’Estrop (2961m), le point culminant des Alpes de Haute-Provence, qu’on aperçoit partout, de Digne au signal de Lure.
La route grimpe doucement le long de la rivière, en contournant la Montagne de la Blanche. Bientôt la fin du goudron, aux Clarions où nous nous arrêtons pour acheter du fromage de chèvre.
C’est ensuite le GR qui continue sur un chemin gravillonné qu’empruntent encore de nombreuses voitures. Nous avançons au milieu de hautes prairies. Les épis des graminées ont pris, en cette fin juillet, une curieuse coloration rousse qui tranche avec le vert tendre omniprésent. Au fond se dresse la Grande Séolane (2909m)
Nous arrivons bientôt à l’abbaye de Laverq, aujourd’hui abandonné. A l’entrée du hameau, un refuge qui propose le gîte et le couvert . On peut aussi s’assoir sur sa terrasse pour y prendre un café. Une association s’emploie à restaurer les batîments de l’abbaye et à créer des animations l’été dans ce hameau reculé. La randonnée continue ensuite jusqu’au Plan Bas où les voitures stationnenent , la circulation est interdite au-delà. On se trouve à 1640 m. On peut monter jusqu’au pied de l’Estrop , à 2400m, pour voir les Eaux Tortes. Ce sont de curieux marais d’altitudes où les eaux ont tracé des chenaux tortueux dans les tourbieres. Mais nous nous arrêtons avant cette étape. A la descente , nous nous apercevons que l’adret est plus habité que nous le pensions : des bergeries parfois aménagées en résidences d’été. Décidément le Laverq est une vallée accueillante.
Le 3 septembre 1935, un groupe d’une cinquantaine de marcheurs sous la conduite éclairée de Jean Giono arrive au Contadour. Ce n’était là qu’un vague lieu dit à peine signalé par un panneau et quelques fermes, antichambre de la transhumance (c’est là qu’on comptait les moutons avant de les confier aux bergers de l’estive) vers le haut du plateau.
Le hasard voulut que Giono fît une mauvaise chute et contraignît le groupe à s’installer sur place en dormant dans des granges, sous la tente ou à la belle étoile. Le séjour fut magique grâce au talent de giono le conteur, qui émerveille son public avec sa verve naturelle, ses histoires de bergers et d’étoiles.
» Tout a commencé là. Nous ne sommes partis qu’après avoir acheté tous ensemble une maison, une citerne et un hectare de terre autour. Là est notre habitation d’espoir » raconte Giono dans Les vraies richesses.
Et chaque été ça recommence avec une affluence croissante… jusqu’en 1939 où la guerre qui vient donne le coup fatal à cette réunion de pacifistes irréductibles (Giono est emprisonné quelques semaines pour ses déclarations anti-guerre).
Chaque parcelle du plateau en porte les traces. Les jas, ces constructions de pierres abritant les troupeaux et les bergers ont accueilli ces escapades pour des nuits à la clarté des étoiles .
Le plateau est parsemé de ces jas, plus ou moins en état.
Ce jas des Terres de Roux a été restauré par une association selon les techniques traditionnelles qui utilisent les lauzes qu’on trouve sur place. Un abri pour le berger, un enclos et une bergerie pour le troupeau. Le jour où nous sommes passé, il avait hébergé, avec l’accord du berger, une petite troupe de randonneurs qui joignait le Mont Ventoux aux Tinettes, la première ferme en direction du Contadour.
Le lendemain, nous sommes descendus en bas du plateau en direction de Redortiers, à la recherche du vieux village abandonné. Ce qui nous intéressait surtout, c’était de retrouver la fontaine, en bas des ruines.
Ce ne fut pas facile de la dénicher , un peu à l’écart du chemin.Cette merveille de fraîcheur est protégée par une solide voûte, curieusement décentrée.
L’endroit était aménagé pour accueillir les troupeaux- le chemin était connu des bergers qui montaient à l’estive, les points d’eau sont si rares dans le pays- et les lavandières qui se retrouvaient au bas du village.
Pour l’heure, c’est surtout les promeneurs qui apprécient la température qui imprègne l’eau à 14°, les murs et l’atmosphère sous la voûte. Danièle aura du mal à me faire quitter les abords immédiats du bassin. Dehors c’est le plein été, avec ses 35° sous le soleil du début de l’après-midi.
C’est le moment de remonter en altitude, vers les sommets de Lure, pour trouver un peu de fraîcheur.
» On ne peut pas inventer Eourres. Eourres, c’est la fin du monde ou en tout cas son extrème bord. » C’est ainsi que Pierre Magnan décrit ce petit village perché à 1000 m au-dessus de la vallée de la Méouge, dans un roman » Laure du bout du monde » qui raconte l’histoire d’une petite fille qui n’aurait pas dû survivre dans cet environnement hostile et qui a surmonté toutes les difficultés grâce à une exceptionnelle envie de vivre.
Et c’est à ce village même que peut s’appliquer la métaphore : 22 habitants en 1960 , Eourres a failli disparaître, tellement loin de la vie civilisée : plus de 50 km de Buis les Baronnies, pareil pour gagner Laragne.
La route ne va pas plus loin, c’est une impasse, de toute façon les montagnes qui s’élèvent au-delà sont inaccessibles.
C’est maintenant un village vivant avec près de 180 habitants. Les maisons sont habitées, restaurées , les jardins entretenus.
Une école primaire fonctionne, selon la pedagogie Steiner et un micro-collège devrait ouvrir à la prochaine rentrée. L’épicerie bio propose toutes les denrées de base en bonne partie produites sur les exploitations bio du village. Deux studios d’enregistrement, une asso culturelle produisant le FestiVal de Méouge, se sont également installés dans le village. Des familles avec de jeunes enfants, fuyant la pollution des villes, sont désormais attirées vers le village.
Comment s’explique ce développement ? En partie par l’installation dans le village de familles adeptes du mouvement « Terre Nouvelle » d’orientation New Age.
De là à conclure que le village est devenu le repaire d’une secte, c’est un pas qu’on a franchi quelquefois dans le pays. La maire d’Eourres , sans renier sa philosophie et ses croyances personnelles, s’en défend.
Reste que le village est vivant, qu’on ne sent pas peser le secret sur des échanges qui se retrouvent sur le panneau d’affichage au centre du village. Le camping, les gîtes et les yourtes dans les prés sont là pour accueillir tous les candidats à un séjour nature, calme et randos.
Tout le monde connaît le Mont Ventoux ( 1909 m) qui se dresse au-dessus de la vallée du rhône, large cône visible de Montélimar à Avignon. Mais beaucoup ignorent sa soeur jumelle, la montagne de Lure (1826m), plus à l’Est qui jouxte le début des Alpes du Sud.
Les deux sont des crêtes orientée Est-Ouest, constituées de calcaire. Elles font partie des plissements provencaux contemporains du surgissement des pyrénées. Elles ont beaucoup de points communs : notamment le bandeau blanc-gris qui coiffe leur sommet, dénué de végétation au dessus de 1600m, constitué d’un nappe continue de pierres calcaires éclatées par le gel.
La chaîne de Lure ne mesure pas moins de 8 kilomètres sur son flanc sud, de la base à la crête; elle est formée d’un assemblage de côteaux, de collines, de montagnes, de pics escarpés, de contreforts (les ponchons) séparés par d’étroites vallées (les combes) et couverts en grande partie, selon l’altitude, de forêts de chênes blancs, de hêtres, de pins sylvestres ou de pelouses d’altitude.
Dès les beaux jours, le Mont Ventoux est fréquenté par des meutes de touristes, des cars de seniors en goguette, des grappes de cyclistes à la recherche de l’exploit. Les commerces sont là pour les accueillir. Rien de tel sur la Montagne de Lure, bien plus discrète, secrète même. Une fois quitté les villages qui parsèment ses premiers contreforts et notamment Saint-Etienne les Orgues dont l’immense espace communal s’étend jusqu’au sommet, la route serpente au milieu de la forêt sans rencontrer ni construction, ni âme qui vive. Mais ce n’est qu’une impression. Cette montagne est habitée, pour celui qui sait le découvrir.
C’est un panneau très discret, à l’entrée d’une voie forestiere, qui signale Notre-Dame de Lure,l’abbaye crée par les bénédictins de l’ordre de Chalais au XII ème siècle . Au bout d’un chemin enfoui sous les hêtres on parvient enfin aux abords de l’église, seul vestige de la grande abbaye désertée au XVème siècle; en dehors d’un batiment plus récent réservé à l’accueil des pélerins.
Dans la chaleur de l’été, c’est surtout l’ombre amicale des arbres tricentenaires qui marque les promeneurs. Les trois tilleuls et le noyer, un des plus vieux de France. Une fontaine s’offre à eux, occasion très précieuse dans ce pays aussi avare de points d’eau. Pourtant la montagne est arrosée ( plus de 800 mm); l’eau disparaît en profondeur dans le relief karstique. Les eaux souterraines alimentent, avec celle du Ventoux, la fontaine de Vaucluse, 50 km plus loin, la résurgence la plus importante de France.
Personne autour de l’église ? Si les moines ont déserté depuis belle lure[tte] le site, une fumée monte cependant des batiments autrefois réservés aux pélerins. C’est Lucien, l’ermite de Lure, installé depuis 4 ans, qui est maintenant le gardien des lieux. Barbe grise, cheveux sur les épaules, Lucien qui connaît la solitude de l’hiver, profite du mouvement incessant des promeneurs en été pour faire le plein de relations sociales.
« Les autorités ne s’en plaignent pas car sa présence a évité des dégradations qu’on observait ces dernières année, avec la multiplications des fêtes sauvages, des raves improvisées ou des beuveries de fins de soirées », nous explique le technicien de l’Office National des Forets, lui même assidu à conserver ordre et propreté dans ce petit paradis au coeur de la forêt. L’ermite vit de l’air du temps et accepte les dons pour s’alimenter, pour la nourriture des oiseaux du ciel et des plantes pour son jardin.
Nous reprenons notre ascension vers le sommet que nous atteignons en fin de journée. Au détour de la route, la crête révèle la vue du versant Nord, terriblement abrupt : montagnes des Baronnies, collines de la drôme, et plus loin les alpes , le Pic de Bure, les Ecrins.
La route continue à grimper au milieu des champs de lauze grise , jusqu’à un parking au pied du Signal de Lure.
Nous terminons à pied le chemin qui nous mène au sommet dominé par quelques antennes fantomatiques.Pas grand monde autour de nous hormis queques petits groupes qui viennent jeter un coup d’oeil rapide au paysage .
Nous redescendons au parking déserté, avec l’idée d’y passer la nuit. Le temps est clément et nous n’avons à craindre nul orage – qui sur ces sommets peuvent être redoutables.
Mais une rumeur attire notre attention. Nous apercevons un troupeau qui remonte du versant opposé en direction du sommet .
On distingue la bergère et le berger, les deux border collie qui se démènent pour garder le troupeau en ordre. La fin de journée est l’occasion de changer d’herbage. Ils vont passer la nuit « sous les antennes », nous expliqueront-ils. Ils doivent aussi descendre régulièrement à la station de ski un peu plus bas pour faire boire les bêtes. il n’y a pas d’autre point d’eau sur les hauteurs.
C’est amusant d’observer la place respective des patous, ces grands bergers des Pyrénées qui protègent des loups, et celle des border. Pendant que les border s’activent à faire avancer le troupeau sous les ordres des bergers, les patous , de leur coté, flanent à quelque distance, vaquent à leurs occupations selon leur humeur. Mais , attention ! Dès qu’un promeneur ou un chien étranger fait mine de s’approcher, les voilà sur leurs gardes, et, plutôt menaçants.
Une fois les 2300 bêtes installées pour la nuit, les bergers vont regagner leurs pénates en ramenant les border collies dans leur camionette. Ils laisseront le troupeau sous la garde distante des patous.
Le lendemain, nous voci partis pour une randonnée vers le Pré du Fau. En descendant la végétation se fait plus dense, malgré l’exposition de la crête que nous suivons aux terribles vents des sommets. On retrouve ce mélange de hêtres et de pins sylvestres. Mais, hélas, les bucherons sont là et en train de ravager une de ces pentes où les arbres ont tant de mal à s’accrocher. Pourquoi s’acharner sur ces parcelles fragiles ? Ce n’est pas le bois qui manque sur Lure et dans des situations plus exploitables.
Les bois sont ensuite débités en bille de 1 m pour le bois de chauffage et réunis en fagots d’un stère.
Une fois leur travail terminé, les bucherons redescendent dans la vallée. A la différence des charbonniers de jadis qui vivaient dans la montagne.
Nombreux, bien que dispersés sur tout le territoire de Lure, ces immigrés Piémontais habitaient, hiver comme été, des cabanes ou des jas (cabanes de bergers en pierre) abandonnés, dans des conditons de vie extrèmement difficiles. La production de charbon de bois constituait alors une activité très importante pour l’industrie et les particuliers.
C’est parmi ces charbonniers de Lure que Pierre Magnan situe au XIXème siècle le cadre de son roman Les charbonniers de la mort.
Pour en savoir plus sur Lure, on trouve La montagne de Lure une belle encyclopédie d’une montagne en Haute-Provence aux editions Alpes de lumière , association de jeunesse et protection du patrimoine créée par Pierre Martel, Prêtre, chercheur, écrivain, une figure de l’ethnographie des » Basses-Alpes » comme se plaisent à le dire les anciens des » Alpes de Haute-Provence ».